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Le barbouillé, le froissé et l'incompréhensible

5 min

“L’artiste, surtout s’il manie la dérision politique et l’humour satirique, est peu apprécié dans l’est prorusse de l’Ukraine , nous a appris Marianne. Résident de Donetsk, mais pro-Kiev, le jeune street artist Serhiy Zakharov a graffé sur un mur le leader séparatiste local, Igor Strelkov, le canon d’un pistolet sur la tempe, avec dessous le célèbre slogan de Nike, « Just do it ». L’œuvre, virale sur Internet, a déplu. Arrêté en août dernier, il a passé deux mois en détention, où il a été battu et soumis à trois simulacres d’exécution. Plus récemment, Irina Filatova, « ministre de la Culture de la République populaire de Louhansk », est la risée du Net ukrainien, depuis qu’elle a posté des photos très suggestives d’elle-même sur sa page Facebook. Des photos que l’artiste kiévienne Irena Karpa, auteur de la BD Mutant néosoviétique, a reprises et moquées, sans toutefois nommer la « ministre ». Furibarde, Filatova a exigé que Karpa soit condamnée à 1 000 € d’amende, puis à « être exécutée » !” A peine plus modéré, “le 4 décembre, à l'ouverture de l'exposition Emotions du Musée national d'histoire contemporaine, à Moscou, le vice-ministre russe de la culture Vladimir Aristarkhov a évoqué les grands principes de sa conception de l'art et de la politique muséale qu'il entend mener. Selon lui, l'art contemporain joue sur des stéréotypes relevant « de l'épate et de la pornographie », assortis d' « une conception non conventionnelle du bien et du mal ». Aux journalistes qui lui demandaient ce qu'il pensait de la dernière Biennale d'art contemporain de Moscou, qui s'est tenue en 2013, il a répondu qu'elle était « la pire abomination qu'il ait jamais vue ». Il a précisé dans The Art Newspaper Russia que l'art avait « dégénéré en une grande entreprise commerciale » et que les biennales servaient juste « à faire monter les prix ». Il a ajouté, dans une comparaison osée : « Le monde entier fait du trafic de stupéfiants, ce n'est pas pour autant qu'il faut l'encourager. » A l'avenir, son ministère soutiendra l'art qui a « un effet positif » et « ne nuit pas à la santé de nos concitoyens ». L'argent public, a-t-il conclu, ira aux « artistes de talent », qui recherchent « la beauté ». On se souvient qu'en janvier Vladimir Medinski, ministre de la culture depuis 2012, avait déclaré à des journalistes étrangers que [l’art contemporain] se définissait en trois catégories : « Le barbouillé, le froissé et l'incompréhensible. » Dans quelle catégorie les arbitres russes du beau, du talentueux et du compréhensible rangeraient-ils, s’il leur prenait l’idée de le visiter, l’atelier « reconstitué » de Suzanne Valadon et son fils Maurice Utrillo dans la nouvelle extension du Musée de Montmartre ? “La reconstitution du lieu partagé jusqu’en 1926 par Utrillo, Valadon et son compagnon André Utter a été confiée au décorateur Hubert Le Gall , a raconté Maureen Marozeau dans Le Journal des Arts. Rien ne subsiste du décor original de l’appartement situé au second étage de ce petit immeuble entre-temps racheté et mis en location par la Ville de Paris, aussi tout a été imaginé à partir de photographies. L’atelier de Suzanne, la chambre à coucher de Maurice et les deux pièces qui les séparent ont été réaménagés à l’aide de mobilier chiné (chevalets, tabourets, canapés rapiécés…), tapissés avec du papier peint au motif inspiré de la fin du XIXe siècle, le tout étant parsemé de copies de toiles et de dessins mis à disposition par la galerie Troubetzkoy. Convaincante pour un plateau de théâtre ou de cinéma, la reconstitution ne fait l’économie d’aucun détail : le nuage de suie déposé au plafond par le poêle à charbon, les traces blanches que laissent au mur des tableaux décrochés… Pire , s’amuse la critique du Journal des arts, un train électrique et un petit nounours usé posé sur un lit d’enfant côtoient une fausse toile d’Utrillo accrochée sur un mur maculé de taches de peinture qu’aurait projetées l’artiste adulte d’un geste fougueux. Le pastiche est ici poussé à son paroxysme : on dépasse l’anachronisme pour sombrer dans le grotesque. Cette approche qu’il conviendrait d’appeler « évocation » (et non « reconstitution ») est parfaitement assumée, et le visiteur en est dûment informé. Gestionnaire du lieu qu’elle a sauvé de la fermeture en 2011 contre 12 millions d’euros et la promesse d’en réhabiliter et valoriser les espaces, la société Kléber-Rossillon revendique cette volonté de faire fantasmer un public composé principalement de touristes. Elle invite même ces derniers à toucher les objets, à user les fauteuils et le canapé, pour ressentir « ce qu’était Montmartre à l’époque ». […] Kléber-Rossillon se réclame d’une démarche propre aux Monuments Historiques dans les méthodes de recherche menées pour la « reconstitution » de l’atelier. Or, affirme Bruno Saunier, conservateur général du patrimoine et sous-directeur de la politique des musées à la direction générale des Patrimoines : « Un conservateur de nos services ne serait pas allé jusque-là. » Et ce dernier de préciser que le Musée de Montmartre, labellisé « Musée de France » en 2002 dans le cadre de la loi musée, n’a fourni aucun projet scientifique et culturel, étape pourtant indispensable (bien que pas encore obligatoire) pour tout nouveau projet muséal. Le coût de [la rénovation générale du musée] s’élève à 4,6 millions d’euros, dont près de 95 % ont été financés par la société Kléber-Rossillon – le reste provient du mécénat, entre autres de la banque Neuflize OBC pour les nouvelles salles temporaires. Le musée montmartrois accueille 80 000 visiteurs par an et en attend le double.” Aura-t-il un « effet positif » sur eux, ou nuira-t-il à leur santé ?

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