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Le Caravage affole le Web

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“Jadis , note Eric Biétry-Rivierre dans Le Figaro , tout travail scientifique n’était reconnu comme tel qu’après débat au sein de la communauté des chercheurs et validation par une publication dans une revue universitaire, d’académie ou de société savante. Aujourd’hui, la crise et Internet fragilisent ce processus. En témoigne, dans le domaine de l’histoire de l’art, cet exemple récent. En Italie, Maurizio Bernardelli Curuz et Adriana Conconi Fedrigolli ont affirmé, [le 5 juillet], à l’agence de presse Ansa, avoir découvert une centaine de dessins du Caravage datant de sa jeunesse milanaise. Puis, grâce à ces derniers, d’avoir identifié quelques tableaux dans les églises environnantes. Les feuilles, non signées, sont connues. Elles sont conservées dans les collections du château de Sforzesco parmi les 1 378 archives de Simone Peterzano, le maître du Caravage entre 1584 et 1588. Le couple, présenté comme des historiens, mais qui se prévaut d’une mince bibliographie – Bernardelli Curuz est « directeur artistique » de la Fondation des musées de Brescia –, les a différenciées des autres et les a attribuées au Caravage après deux années de travail. Immédiatement, la nouvelle a fait l’effet d’une bombe sur la Toile. On comprend pourquoi : Michelangelo Merisi, dit Il Caravaggio, du nom du village dont sa famille était originaire, passait pour tellement virtuose qu’il n’aurait jamais eu besoin d’études ou esquisses avant d’exécuter ses tableaux. De fait, à Montpellier où se trouvent réunis neuf de ses chefs-d’œuvre parmi la soixantaine subsistante (nous en avons parlé la semaine dernière à la Dispute), on peut remarquer, en examinant les surfaces peintes, quelques incisions sans doute faites avec le manche du pinceau. Elles définissent grossièrement les principaux contours. Ce sont les seules traces d’une conception préalable repérables. Les radiographies ne montrent même pas de mise au carreau, une technique pourtant privilégiée dans la production de toiles depuis la Renaissance. Avérée, la découverte confondrait donc la légende du génie capable de créer ex nihilo des merveilles telles que Le Jeune Bacchus malade, Sainte Catherine d’Alexandrie ou encore La Mort de la Vierge.

Mais plutôt que de conforter leur hypothèse par un débat, les auteurs ont préféré la valoriser rapidement. Depuis [le 5 juillet], ils la vendent en ligne sous la forme d’un ebook de deux volumes en quatre langues : une première. Il en coûte 28 euros pour accéder aux multiples dessins rapprochés aux tableaux célèbres. Le tout assorti d’une expertise graphologique. « Sur les 107 dessins attribués au maître, 83 ont été réutilisés par le Caravage à plusieurs reprises dans ses œuvres adultes. Cela prouve que le jeune artiste avait quitté Milan avec des standards, des modèles prêts à être utilisés dans ses peintures romaines », assurent les chercheurs. Ce n’est pas absurde , accorde le journaliste du Figaro . Toutefois , ajoute-t-il, cette conclusion, comme aucun de leurs commentaires, n’est encore cautionnée par Gianni Pappi, Mina Gregori ni aucune des autres autorités internationalement reconnues dans le domaine. Cette façon de procéder jette ainsi le doute sur l’ensemble de l’entreprise. Tout comme la manière de se baser sur les prix atteints récemment sur le marché de l’art par des dessins de grands maîtres de la fin du XVIe pour évaluer les feuilles à 700 millions d’euros.”

“Les auteurs , précise Vincent Noce dans Libération , disent avoir inventé une « méthode géométrique » pour cerner 83 motifs de détails pris dans les compositions du peintre. Une tête, une jambe, un avant-bras, un genou, une silhouette efflanquée rapprochée du David, tout simplement parce que les deux lèvent le bras… L’essai est puéril , juge le critique de Libération . De facture très inégale, les dessins ne sont probablement pas de la même main. Les auteurs sont, de plus, victimes d’un sérieux hiatus spatio-temporel, dans la mesure où ils confrontent des esquisses à des peintures exécutées quinze ou vingt ans plus tard ! Tout comme si l’on vous ressortait l’étude des Demoiselles d’Avignon réalisée par Picasso à 7 ans. C’est de la pure « suggestion », selon le mot du directeur du musée communal de Milan, Claudio Salsi. Interrogé par le Corriere della Sera, le conservateur en chef du cabinet des dessins au musée n’a « jamais vu ou même entendu parler » des auteurs. « Ils ne sont jamais venus examiner les collections, qui sont pourtant ouvertes ils se sont contentés d’une demande de communication de documents photographiques, de prototypes dont Peterzano se servait dans l’atelier. Rien ne permet de les relier au Caravage », ajoute-t-il, en jugeant « cette attribution indéfendable ». « C’est de l’invention totale », enchérit Jean-Patrice Marandel, qui doit accueillir à Los Angeles l’exposition sur le caravagisme. A l’instar du responsable de la peinture au Met de New York, Keith Christiansen, qui a dénoncé une « opération à grand spectacle », les historiens sont choqués du recours au Web pour éluder toute validation scientifique. Nombre de médias sont tombés dans le panneau, en décrétant que « les experts étaient divisés » : en fait, aucun n’a adhéré à ce montage.

C’est exactement le but recherché par les deux auteurs, qui se font les défenseurs d’ « une forme plus démocratique d’histoire de l’art ». […] Tout en vendant leur ouvrage en quatre langues, ils démentent toute velléité d’ « opération commerciale ». On ne saurait trop conseiller de les entendre , conclut Vincent Noce, en s’abstenant de débourser les 28,50 euros résumant leurs élucubrations.”

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