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Le censeur et la gourde

5 min

“Le livre préféré des Français , nous révélait mi-octobre Libération, selon un classement des utilisateurs de Facebook (âge moyen en France de 36,3 ans) est désormais la saga Harry Potter de J.K. Rowling. Le Petit Prince, de Saint-Exupéry, arrive en deuxième position, suivi de Ça, de Stephen King.” Ce sont donc deux livres étiquetés « jeunesse » qui arrivent en tête, ce qui ne peut que réjouir Sylvie Vassallo, la directrice du Salon du livre et de la presse jeunesse, qui a ouvert ses portes hier à Montreuil et se poursuit jusqu’à lundi, et Vincent Monadé, président du Centre national du livre, qui ont publié ensemble une tribune dans le même Libération pour chanter combien, pour eux, la littérature jeunesse est « un art majeur ». “Roald Dahl, Astrid Lindgren, Tomi Ungerer, Claude Ponti, Grégoire Solotareff, Michel Galvin, Marie Desplechin, Jean-Claude Mourlevat, Suzanne Collins, Timothée de Fombelle, J.K. Rowling… La liste des écrivains talentueux, parfois géniaux, qui font lire et rêver des générations d’enfants et d’adolescents prendrait l’intégralité de ces pages Rebonds , écrivent-ils. Des artistes majeurs destinent leurs œuvres aux petits, forts de la conviction qu’ils méritent le meilleur. Leur public est toujours plus nombreux. Et pourtant , constatent-ils, persiste clairement, ici et là, l’idée que cette littérature ne joue pas dans la cour des grands. Qu’importeraient quelques Trissotin incurables si les jugements de valeur, revendiqués ou tacites des arbitres des élégances et du bon goût, ceux qui méprisent tout à la fois le polar, la SF, la fantasy, la BD et la littérature jeunesse, ne sapaient pas, jour après jour, l’envie de lire chez les plus jeunes, chez ceux qui seront, demain, des lecteurs et des écrivains. Oui, revendiquent Sylvie Vassallo et Vincent Monadé, les genres sont littératures, dignes d’être lus, aimés, partagés, enseignés aux plus jeunes comme aux autres… D’où vient ce mépris persistant, cette méconnaissance, cette inculture quand on aborde ces rivages littéraires ? Nous faudrait-il, devenus adultes, absolument brûler ce que nous adorions enfants ? Ou bien cette morgue ne serait-elle que posture, crainte, en valorisant une littérature de l’imaginaire, de l’évasion et du rêve, de passer pour un imbécile ? Nous assumons volontiers de passer pour tels” , revendiquent les signataires de la tribune, qui appellent par ailleurs à “résister à ce procès permanent et dangereux que certains intentent [au livre jeunesse], parfois au nom de la morale. Une morale qui, jamais, n’a rien eu à voir avec l’art. Une morale portée par des censeurs de tout poil qui s’élèvent contre des livres qu’ils n’ont, le plus souvent, pas lus. Alors que s’ouvre le Salon du livre de jeunesse à Montreuil, il est temps d’affirmer le rôle essentiel que joue la littérature jeunesse dans la vie des enfants et dans la formation des citoyens qu’ils deviendront.” Dans L’Humanité , la directrice du Salon, Sylvie Vassallo, revient plus spécifiquement sur la polémique lancée par Jean-François Copé contre les livres de jeunesse jugés pernicieux. “Cette polémique , déclare-t-elle à Muriel Steinmetz, n’a fait que révéler la spécificité de la littérature jeunesse et a fait apparaître les malentendus autour d’elle, ainsi que le souhait, chez certains, de la mettre sous contrôle. […] D’aucuns estiment que les livres pour enfants n’ont pas pour vocation de développer l’imaginaire et d’apprendre à se connaître. Pour eux, il ne s’agit que de passer des messages d’ordre pédagogique, relevant le plus souvent de la morale et des bonnes manières. C’est faux. La fiction s’impose dès qu’on aborde des questions complexes. Elle laisse toute liberté à celui qui lit. Quant à la mise sous contrôle, elle arrive dès qu’on dit : « On ne doit pas faire ceci ou cela. » On ne devrait pas, par exemple, représenter une famille monoparentale. On ne devrait pas montrer un enfant doté de deux pères et de deux mères. Restons vigilants. On a tôt fait de croire que les enfants sont niais et qu’on peut leur cacher le monde.” Alors que même Barbie, féminisme oblige, n’est plus depuis longtemps cantonnée aux métiers de mannequin, hôtesse de l’air ou ballerine. Dès 1973, elle est devenue chirurgienne, pilote dans l’armée en 1989, ou encore ingénieure en informatique depuis 2010. “Un livre publié récemment aux Etats-Unis par l’éditeur Random House met d’ailleurs Barbie en scène dans ce dernier métier , relève Thomas Bécard dans Télérama. Notre blonde héroïne s’y lance dans la création d’un jeu vidéo… mais réalise vite que pour la programmation elle aura besoin de l’aide de Steven et Brian, deux copains plus calés qu’elle en informatique (n’est-elle pas censée être spécialiste de la discipline ?). Pis, voilà qu’en envoyant un e-mail la gourde infecte son ordinateur et celui de sa sœur avec un virus ! Heureusement, Steven le « geek » est là pour la dépanner… Cette incapacité à régler un problème technique sans faire appel à un garçon a fait bondir l’écrivaine américaine Pamela Ribon, qui écrit dans son blog : « C’est un livre insultant, dangereux pour les jeunes esprits, un parfait exemple de la perception qu’on a de la compréhension des nouvelles technologies par les femmes et les filles. » Déjà, en 1992, une version parlante faisait dire à Barbie : « Les cours de maths, c’est dur… » Sous pression, Mattel avait effacé la phrase du répertoire de la poupée. Nouveau tollé, à la suite du blog de Pamela Ribon, et nouvelle marche arrière du fabricant, qui a fait retirer l’ouvrage des principaux sites marchands. Avec cette promesse : « Tous les livres Barbie, à l’avenir, […] décriront une Barbie émancipée. » Quel dommage ! Pour une fois qu’un livre jeunesse aurait pu plaire à Jean-François Copé…

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