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Le chef-d'oeuvre inconnu

6 min

“Il faut tout d’abord identifier et localiser chaque objet, le photographier, en vérifier le marquage, en évaluer l’état… L’opération, fastidieuse, est pourtant essentielle pour la bonne gestion des collections publiques. Depuis la loi de 2002, tous les musées de France ont l’obligation de tenir l’inventaire de leurs collections mais aussi d’en assurer le récolement, c’est-à-dire de procéder à une vérification de la présence physique des œuvres au moins une fois tous les dix ans , peut-on lire dans Beaux Arts Magazine . Le premier récolement devra ainsi être achevé le 12 juin 2014. Selon les professionnels rassemblés fin décembre à Paris à l’occasion d’un colloque, l’échéance sera difficile à tenir. Aujourd’hui, les musées territoriaux afficheraient un taux de récolement d’environ 20%, contre 50% pour les musées nationaux, avec un taux de perte moyen de près de 13% pour cause de faits de guerre mais aussi parfois de vols ou de mouvements non tracés. Ainsi le musée d’Orsay s’évertue à retrouver deux toiles déposées dans la ville de La Réole (Gironde) en 1930 par les musées du Louvre et du Luxembourg. Seule Chez elle d’Armand Berton a été récupérée, Tête de jeune fille d’Adrien-Henri Tanoux restant introuvable.”

Devant cette tâche fastidieuse, il est tentant de s’en remettre au hasard, d’autant qu’il permet parfois de découvrir des œuvres dont on ignorait jusqu’à l’existence. “En 1936, lit-on encore dans Beaux Arts Magazine , le peintre Otto Dix, figure de la Nouvelle Objectivité, considéré par les nazis comme un « artiste dégénéré », s’installe à Hemmenhofen, près du lac de Constance, entamant ainsi une « émigration intérieure ». C’est là, dans la maison – où il a vécu jusqu’à sa mort, en 1969 – transformée en musée depuis 1991, que des ouvriers ont mis au jour dans la cave, derrière une bibliothèque, six fresques réalisées sur le thème du carnaval. Ces œuvres seront accessibles au public en juin, au moment de la réouverture du musée.”

Autre exemple, dû encore une fois au hasard, et rapporté par Alexandra Michot dans Le Figaro . “Le Ritz, qui a fermé ses portes l’été dernier pour travaux, recelait bon nombre d’œuvres de grande valeur. Dont un trésor caché… C’est lors d’un inventaire des œuvres et meubles du palace parisien que Joseph Friedman, conseiller artistique du Ritz, a découvert, trônant au mur de la fameuse suite Coco Chanel, un tableau d’une grande puissance, représentant Le Sacrifice de Polyxène.

En le voyant, Joseph Friedman a reculé d’un pas : « Le traitement des couleurs, des mouvements était remarquable. L’influence de Poussin était manifeste. » Sa collègue Wanda Tymowsa repère alors, dans un coin de la toile, un monogramme : CLBF, comme Charles Le Brun Fecit (« Charles Le Brun l’a fait »). Et, juste à côté, une date : 1647.

A cette époque, Le Brun (1619-1690), déjà réputé pour son talent, n’avait pas encore commencé à travailler pour la cour de Louis XIV, période à partir de laquelle ses tableaux sont très bien référencés. Il rentre tout juste d’un séjour de trois ans à Rome, durant lequel il se rapproche de Nicolas Poussin, alors référence incontestée, dont il s’inspire au point de leurrer, parfois, les spectateurs de ses tableaux. Une influence qui a tout de suite sauté aux yeux de Joseph Friedman, qui sollicite aussitôt l’expertise de Christie’s.

C’est ainsi que, début septembre 2012, Cécile Bernard, directrice du département tableaux anciens de la célèbre maison de vente aux enchères, découvre le tableau : « Je n’en croyais pas mes yeux, se souvient l’experte. C’était tellement improbable de trouver une œuvre d’une telle importance dans un lieu pareil. Car il me paraissait impossible que cette toile, plutôt sérieuse et académique, parfaite illustration du classicisme français, n’ait pas été découverte au grenier, mais accrochée au mur d’une suite très luxe et paillettes. »

Au sein du palace, inauguré par César Ritz en 1898, on ne s’explique pas la présence de cette œuvre du XVIIe alors que le bâtiment lui-même ne fut construit qu’en 1705. « Il s’agit d’un grand tableau de chevalet, donc probablement une œuvre de commande, se réjouit Cécile Bernard. Cela signifie que l’avenir nous réserve sans doute d’autres découvertes des œuvres de jeunesse de Le Brun ! »

Pour contempler cette œuvre, « en très bon état comparée à des toiles de même époque exposées dans les musées », il faudra patienter jusqu’à début avril. Le Sacrifice de Polyxène sera vendu aux enchères (estimation de 300 000 à 500 000 euros) chez Christie’s à Paris, après un détour à New York. L’œuvre y [a] en effet [été] exposée, du 26 au 29 janvier. Reste un mystère non élucidé : comment une œuvre pareille a-t-elle pu passer inaperçue tout ce temps ?” , conclut l’article du Figaro .

Et puisqu’on parle de vente aux enchères, une dernière brève lue dans Beaux Arts Magazine : “La décision de la banque Belfius (ex-Dexia) de céder une partie de sa collection d’art passe mal en Belgique. Dans le cadre de son plan d’économies, la banque, nationalisée en octobre 2011 pour éviter qu’elle ne disparaisse, souhaite en effet vendre une partie de ses œuvres. « Nous avons pris la décision de recentrer cette collection sur la période postérieure à 1830 », explique Moniek Delvou, porte-parole de la banque. Les œuvres les plus anciennes seront donc cédées, parmi lesquelles des esquisses de Rubens, une toile de Jordaens, etc. Problème : à qui appartiennent-elles ? A la banque ou à l’Etat ? En Belgique, les collections publiques étant inaliénables, le débat fait rage.”

De beaux récolements en perspective…

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