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Le cinéma dans la vallée de la mort (par Christophe Payet)

4 min

« Un film, c'est comme un petit pays », dit Pascale Ferran dans Le Monde. « Or on sent des déchirures dans le tissu, comme jamais. Il faut tout faire pour réparer, repriser », écrit la réalisatrice.

Pour repriser le cinéma français, les ministres du Travail, Michel Sapin, et de la Culture, Aurélie Filippetti, viennent de nommer un médiateur pour faciliter les négociations autour de la fameuse convention collective de la production cinématographique. C'est le conseiller d'Etat Raphaël Hadas-Lebel qui sera chargé de cette tâche ardue. Il aura pour mission de trouver une issue heureuse à ce feuilleton qui dure depuis plusieurs mois.

Le journal L'Humanité rappelle les faits : « Il aura fallu sept ans de pourparlers pour qu'en janvier 2012 soit signée une convention collective. »

Elle a été signée par l'Association des producteurs indépendants, qui rassemble en fait tous les gros du secteur : Pathé, Gaumont, UGC et MK2, ainsi que par les syndicats à l'exception de la CFDT.

Les ministres de la Culture et du Travail se sont alors déclarés favorables à l'extension de cette convention collective à l'ensemble du secteur. Car le cinéma ne dispose pas pour le moment de convention collective pour protéger ses travailleurs. Enfin, ce n'est pas tout à fait exact précise l'Humanité. « Il existe des barèmes de salaires dans les métiers du cinéma hérités d'une convention collective ancienne jamais étendue et donc non obligatoire ».

L'extension de cette convention doit être signée ce jeudi – après-demain - par le ministre du Travail. Elle entrera alors en vigueur au 1er juillet.

Et c'est ici que ça coince.

La CFDT et la plupart des producteurs qui se disent « vraiment » indépendants refusent ce texte qu'ils jugent dangereux pour la production de leurs films. Pour faire court : la convention prévoit de fixer un minimum salarial pour les techniciens, et des majorations d’heures supplémentaires. Ce qui serait extrêmement contraignant pour les films à petit budget.

« Certes, la convention prévoit une dérogation pour les films à moins de 2,5 millions d'euros, mais de façon provisoire et en la soumettant à un quota de 20% », regrette Jean-Marc Lalanne dans les Inrockuptibles.

Le journal L'Humanité commente : « Au nom de la crise, on constate que les salaires deviennent une variable d'ajustement pour le financement des films »

Et dans Libération, le réalisateur Richard Bean résume ainsi la situation : « D'un côté, de gros producteurs désireux d'assainir la boutique en fixant de nouvelles règles pour augmenter et sécuriser les salaires; ils sont soutenus structurellement par l'Etat et politiquement par les réalisateurs inscrits à la CGT dont la boussole est essentiellement fixée sur le montant des fiches de paie. De l'autre, des producteurs qui se disent indépendants et réclament la liberté de pouvoir fixer leurs règles films par film pour ventiler leurs (petits) budgets en négociant sur les salaires ».

« De quelle profession parlons-nous ?, poursuit le réalisateur. De la seule qui convoque l'art et l'industrie dans son identité. (…) Il y a une dimension unique des « travailleurs » du cinéma. Ils sont capables – auteurs, acteurs, compositeurs, techniciens – de tout donner pour un film, par passion, sans garantie d'être payés en retour. (…) Notre inéité contributive, parce que nous croyons à l'art, nous rend fous et faibles, victimes et auteurs d'injustices. »

Une pétition a été signée par près de 2000 professionnels pour protester contre ce texte. « Cette pétition est signée par des acteurs très bien payés, juge L'Humanité, des réalisateurs stars, (...) des réalisateurs qui dénoncent le grand capital dans leurs films mais ne veulent pas dans leur jardin d'un encadrement social du travail ».

Mais selon ces opposants au texte, 70 films n'auraient jamais pu être tournés avec cette convention collective. Ecran Total en énumère quelques uns : La guerre est déclarée, Tout ce qui brille, Tournée, Polisse, le Nom des gens, la Conquête, Mammuth, Séraphine, Tomboy, les Kaïra, Radiostars, l'Apollonide et Elle s'appelait Sarah ».

Dans les Inrockuptibles, Romain Blondeau prend l'exemple de Holy Motors, « l'un des plus grands films français de l'année passée », dit-il. « Produit à hauteur de 3,9 millions d'euros (soit au-delà de la clause dérogatoire fixée par la convention collective), le film de Leos Carax n'a pu être finalisé qu'au prix d'un sacrifice de l'équipe technique, dont les salaires ont été de 20% inférieurs à la norme en échange d'un intéressement aux recettes », explique le journaliste.

70 films en moins, c'est « par rebondissement la disparition de 15 000 à 20 000 emplois d'intermittents », écrit Florence Bonvoisin dans Ecran Total. Le médiateur Raphaël Hadas-Lebel a d’ailleurs annoncé dans une interview au JDD que « le premier mois de sa mission sera consacré à étudier l’impact des règles juridiques prévues par l’accord », notamment sur les films « économiquement fragiles ». Au mois de mai, une deuxième phase permettra d’envisager d’éventuelles modifications dans le texte. « Ma mission consiste à trouver des solutions plus consensuelles », précise Raphaël Hadas-Lebel. « La diversité du cinéma français fait qu’il n’est pas toujours facile de trouver des formules applicables à tous les types de films ».

Mais ces films qui seraient menacés sont déjà ceux qui souffrent le plus, et c'est peut-être cela le plus inquiétant. « L'écart se creuse entre gros et petits films », écrit Clarisse Fabre dans Le Monde.

Dans une tribune de L'Humanité, la société des réalisateurs de films s'insurge : « Ce n'est pas d'une convention collective, pas encore en vigueur, dont souffre le cinéma français, mais d'une redistribution de la richesse produite toujours plus indécente. Ce n'est pas un fossé qui se creuse tous les jours un peu plus sous nos yeux, c'est la vallée de la mort ».

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