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Le cocu sort du placard (par Christophe Payet)

6 min

« Le boulevard connaitrait-il un retour en grâce sous l'effet de la crise ? ». Nathalie Simon s'interroge dans Le Figaro.

La journaliste en veut pour preuve le succès de Labiche actuellement à l'Odéon, où Peter Stein a mis en scène « Le Prix Martin », avec Jacques Weber dans le costume du cocu...

A la Michodière, c'est Feydeau qui se voit prolongé avec Hélène de Fougerolle dans « Occupe toi d'Amélie »...

Tandis que Fabrice Lucchini « casse la baraque » dans « Une heure de tranquillité », de Florian Zeller au théâtre Antoine.

Mais que se passe-t-il donc avec le théâtre du boulevard? Le Figaro se réjouit de voir « ce genre longtemps méprisé aujourd'hui porté aux nues ».

Un mal pour un bien, la crise économique a rendu le goût du divertissement et enfin réhabilité un genre injustement méprisé. Le cocu sort de son placard et ses cornes nous détournent des tracas du quotidien.

Dans les colonnes du Figaro, Pierre Barillet, co-auteur de Folle Amanda, ou encore de Potiche, se projette déjà. Et il voit un avenir radieux pour les théâtres qui ouvrirons leurs planches au amants qui claquent les portes : « L'année 2013 nous offre quelques frémissements d'une renaissance, prédit-il, où une comédie bien faite sans vulgarité et qui engendre le rire, s'avère plus bénéfique qu'une oeuvre obscure et prétentieuse ».

Nathalie Simon énumère avec enthousiasme les personnages de cette renaissance : « Le mari, la femme, l'amant. Ou la maitresse. » Bref, autant d'incontournables, qui ont même inspiré de jeunes auteurs comme Florian Zeller, Jean Dell ou Gérald Sibleyras.

Le succès rencontré par le boulevard s'expliquerait aussi par son aspect presque anthropologique. Il regarde notre société « avec sympathie et esprit critique », « comme Levi-Strauss regarderait une peuplade d'Amérique latine », juge Jean Jourdheuil, qui a collaboré à l'adaptation du « Prix Martin ».

Le boulevard, ce serait une analyse sans concession de la société, mais qui préfère en rire plutôt que d'en pleurer.

Et Peter Stein rappelle dans Libération que « Labiche, dans sa jeunesse, était un révolutionnaire. » : « C’est une comédie totale », nous dit-t-il « assortie d’une vision agressive et sceptique de l’espèce humaine. »

Il faudrait donc finalement distinguer le « grand et bon boulevard » du « mauvais boulevard ».

Car le grand boulevard est un art difficile. Si ce n'est l'un des plus difficiles, à en croire Stanislas Chollat dans Le Figaro. Il estime en effet que « tout metteur en scène doit se frotter au théâtre de boulevard. C'est un genre de l'immédiateté, dénué de psychologie et très difficile à monter ».

Idem du côté des acteurs. Fabrice Lucchini incarne Michel, dans « Une heure de tranquillité » de Florian Zeller. Et pour lui, interpréter du boulevard est un véritable « enjeu ». Pour Fabrice Lucchini, le théâtre de boulevard est « une exigence de ligne droite, d'efficacité. Et cela pose la question : est-il un véritable acteur ? ».

« Il y a quelque chose de très particulier à intégrer dans ce registre, poursuit le comédien. Le public rentre chez nous ! Il rit et l'on doit pourtant continuer à jouer et à se faire entendre. Le comédien ne doit pas dévier. Ne doit pas perdre ce que Louis Jouvet nomme la sincérité ».

Conclusion de Lucchini : « Ce théâtre est aussi difficile à jouer qu'une tragédie de Racine ».

Mais trop intellectualiser le Boulevard, n'est-ce pas un peu le dénaturer ? On peut se poser la question en parcourant les colonnes de cette entreprise de réhabilitation menée par le Figaro.

Jacques Weber, qui brille dans « Le Prix Martin » de Labiche, se l'interdit d'ailleurs dans le JDD. « Mes collègues aiment se lancer dans des grandes descriptions généralistes et incultes. Moi, je ne veux plus. J'ai trop souvent et trop longtemps menti. Je ne suis pas un spécialiste de Feydeau ou Labiche. J'ai juste envie d'être l'imbécile nécessaire pour être un bon acteur au service du metteur en scène. »

L'écrivain et essayiste Noël Herpe en a pourtant toujours rêvé : le théâtre du boulevard considéré par la critique, le cocu analysé comme « sommet de l'art dramatique »...

Et dans le Figaro, l'écrivain nous avoue qu'il lui « fallait bien des prétextes pour justifier cette passion impure » : « L'efficacité de la construction, la critique de la société, la peinture des caractères... Autant de bonnes raisons d'admirer, qui (lui) permettaient de faire entrer ces pièces dans (son) Lagarde et Michard imaginaire ».

En pourtant... aujourd'hui que le boulevard rentre en grâce, et bien Noël Herpe paraît déçu. « On organise en Sorbonne de savants colloques sur Scribe, sur Sardou ou sur Feydeau. On fait à Jean Anouilh les honneurs de La Pléïade »...

Et pourtant, quelque chose sonne faux. Noël Herpe semble regretter le temps où ces auteurs ne figuraient qu'à son propre Panthéon. Cette époque où la critique se trompait et ne voyait pas l'évidence de leur génie. Ces années où aimer le théâtre de boulevard était un plaisir solitaire.

Son billet se conclut plein de nostalgie : « Je ne peux m'empêcher de regretter quelque chose qui est perdu. Une enfance du théâtre peut-être confondue avec la mienne ».

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