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Le Louvre à Lens : avancées dans l'histoire de l'art et traumatismes nationaux

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Au-delà des considérations géo-politico-socio-artistiques qui auront été abordés toute la journée sur France Culture et particulièrement ce soir dans La Dispute, l’installation du Louvre à Lens aura été l’occasion d’une grande avancée dans l’histoire de l’art, qui va provoquer un traumatisme national. “On a perdu Diderot. Oui, le philosophe des Lumières , écrit Vincent Noce. C’est au quotidien Le Figaro, reconnaît, beau joueur, le critique de Libération , qu’est revenu le mérite d’annoncer en une [le 21 novembre] cette terrible disparition, rivalisant en importance entre les affres de l’UMP et le drame de Gaza. Son journaliste Eric Biétry-Rivierre s’est aperçu que, dans l’accrochage de l’antenne du Louvre à Lens, le fameux portrait réalisé par Fragonard à la fin des années 1760 serait dorénavant présenté comme Figure de fantaisie, autrefois identifiée à tort comme Denis Diderot.

C’est Vincent Pomarède, conservateur en chef du département des peintures, qui a pris la décision, traumatisante pour les générations de Français qui ont vécu leur scolarité avec cette image rassurante sous les yeux : une peinture exécutée avec brio, comme Jean-Honoré Fragonard savait les faire, d’un homme âgé au regard vif et bienveillant, feuilletant un livre sur une table encombrée de gros volumes. Un véritable modèle : le penseur curieux, en éveil, au mouvement en suspens, prêt à répondre à une sollicitation avec un esprit agile. Le superphilosophe ouvrant la voie au sacre de la République.

A vrai dire, le portrait ressemble étonnamment à celui exécuté en 1767 par Van Loo. La comparaison avait bien de quoi motiver l’attribution à Diderot, même si aucun élément ne la documentait. Les deux hommes se connaissaient et s’appréciaient, du moins jusqu’à ce que l’écrivain, adepte de la grande peinture d’histoire, brocarde un art qu’il trouvait trop superficiel, parlant un jour d’ « omelette bien grillée » à propos de charmants putti évoluant sur un nuage.

Seules dissimilarités notables : une différence d’âge et des yeux marrons chez Van Loo, bleus pour Fragonard. Ceci dit, ce dernier avait le geste suffisamment libre pour expliquer cette nuance. Mais l’œuvre a toujours suscité un chuchotement. « Ce n’est pas nouveau, explique Pomarède, nous en discutions régulièrement dans le département. » Ce qui a fait basculer la décision, c’est une récente découverte, étudiée par Carole Blumenfeld dans son opus en voie de publication sur le dessin de Fragonard chez Gourcuff et signalée par une autre spécialiste, Anne Dupuy-Vachey, dans une chronique de La Tribune de l’art du 19 juillet : une feuille de Fragonard un peu salie et abîmée, vendue 14 000 euros à Drouot le 1er juin.

Celle-ci compte dix-huit esquisses des portraits dits de « figures de fantaisie », dont quatorze correspondent à des peintures connues. Le lot a été adjugé à deux marchands parisiens qui l’ont revendu à un collectionneur français, très conscients de son importance historique. Tous les croquis livrent l’identité du portraituré, La Bretèche, ou l’abbé de Saint-Non. Il ne s’agit donc pas du tout d’allégories (la musique, l’inspiration, etc.), comme l’a trop souvent dit l’histoire de l’art, mais bien d’une galerie de portraits. Or, sous celui du Louvre, apparaît un nom pas tout à fait clair, du genre de Meunier, mais sûrement pas de Diderot. Un drame qui va obliger les éditeurs de manuels ou d’ouvrages sur la littérature du siècle à revoir leurs illustrations.”

Et comme si ça ne suffisait pas, Eric Biétry-Rivierre s’est attaqué à nouveau, toujours dans Le Figaro , à une autre icône de manuel scolaire, La Liberté guidant le peuple , d’Eugène Delacroix, dont il a assisté à la mise en caisse à l’occasion de son départ pour Lens, où elle trône en majesté. “Une Liberté a priori tellement républicaine , écrit-il, qu’elle est reproduite à l’infini dans les manuels scolaires lorsqu’ils traitent des révolutions triomphantes et de l’ère moderne. La Liberté a servi de Marianne sur les timbres de 40 centimes. Elle figure sur des pochettes de disque pour la Marseillaise, Ça ira, Le Temps des cerises et L’Internationale. En 1936, elle a été rapprochée des combattants madrilènes comme des manifestants du Front populaire. En 1956, il a été question de l’envoyer (roulée !) en tournée à Varsovie, Moscou, Leningrad… Les féministes l’ont mimée seins nus en Mai 68. Récemment encore elle posait pour défendre les droits de l’homme…

En fait , nous désillusionne le critique du Figaro , Delacroix n’a jamais été un insurgé, ni même un boutefeu. Il était sceptique face à la démocratie. Il a peint pour le Salon annuel de peinture de 1831, comptant y célébrer la bourgeoisie et la populace parisiennes réunies contre le coup de force de Charles X qui censurait la presse et réduisait un droit de vote déjà très limité. Son drapeau bleu-blanc-rouge est celui du rassemblement fraternel. Il voisine sans heurt avec Notre-Dame, les tours de la cathédrale l’arborant même au loin. Surtout, Delacroix entendait faire mieux, par une œuvre d’histoire récente, que le Radeau de la Méduse de son aîné Théodore Géricault.

Louis-Philippe avait acheté son 28 juillet 1830 exécuté entre la fin septembre et décembre de cette année-là, une fois les jeux faits. Puis il l’avait fait remiser, jugeant la scène un peu trop stimulante pour sa gauche. Elle restera dans les réserves jusqu’en 1861. Cette Liberté originelle est donc celle de la monarchie constitutionnelle. Patriotique assurément. Mais elle ne porte aucune des revendications sociales dont on l’a affublée plus tard. Même si la droite de l’époque lui a reproché ses poils aux aisselles et son côté poissarde, elle est principalement une allégorie de type classique incluse dans une vue réaliste, comme le préconisait le tout jeune goût romantique. C’est cette « désidéalisation » qui a choqué, plus que la barricade elle-même.

En somme cette Liberté n’a jamais été de gauche , assure le critique du Figaro . Elle n’a même jamais rêvé du suffrage universel. Quant au Gavroche qui l’accompagne pistolets aux poings, il n’en est pas un. C’est en effet deux ans plus tard, lors de la première insurrection républicaine sous la monarchie de Juillet, qu’on entendra parler de gamins parmi les émeutiers massacrés de la rue Saint-Merri. Trente ans plus tard Hugo s’est inspiré de l’épisode et de la composition. Et le tableau s’est trouvé par contrecoup surchargé de la puissance symbolique des Misérables. Aujourd’hui encore la comédie musicale reprend l’anachronisme en utilisant le personnage pour ses affiches” , conclut l’iconoclaste.

Après ça, qui osera encore dire que l’installation du Louvre à Lens était une bonne idée ?

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