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Le management lyrique, un art délicat

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« Faire de l’Opéra de Paris, d’ici deux ou trois saisons, le numéro 1 sur la scène lyrique mondiale » , c’est, rapporté par Libération, “le fier objectif de Stéphane Lissner, directeur de la maison nommé en 2012, qui veut attirer « les meilleurs chefs, les meilleurs chanteurs et les meilleurs metteurs en scène ».” Lissner profitera-t-il de la crise historique au Metropolitan Opera de New York, entre le directeur général Peter Gelb et les musiciens de l’un des meilleurs orchestres lyriques au monde ? “Pour faire des économies face à une fréquentation en baisse , rapporte une brève de Diapason , le premier voulait amputer la rémunération des seconds de 16%. Impensable pour les intéressés, vent debout contre la gestion dispendieuse du patron et une programmation qui, éreintée par la critique et par ricochet peut-être, trouve moins facilement son public. Quelques mois seulement après la fermeture du New York City Opera, dans un pays et une ville où il est impossible de s’appuyer sur l’aide publique, le management lyrique est décidément un art délicat.” Dans les grandes maisons d’opéra comme dans les festivals : “l’édition 2014 du Festival de Salzbourg était la dernière sous la direction d’Alexander Pereira. Durant son court mandat, rappelle Bertrand Dermoncourt dans L’Express , il a voulu multiplier les places en vente et n’offrir que de nouvelles productions. Résultat, un gouffre financier, qu’il va falloir éponger… Les prochaines saisons du plus grand festival lyrique du monde verront une remise en question de cette politique. En 2015, de grandes voix se partageront l’affiche dans plusieurs reprises : Le Trouvère, avec Anna Netrebko, Norma, avec Cecilia Bartoli, ou Fidelio, avec Jonas Kaufmann. Du solide, mais rien d’original. Suffisant pour qu’Angela Merkel fasse, comme cet été, le voyage à Salzbourg ?” Ce qui fera peut-être les affaires de Bayreuth, car pour l’instant, “le Festival Richard Wagner fait grise mine , rapporte une autre brève de Diapason. Cette année, sa meilleure supportrice, la chancelière Angela Merkel, s’est fait porter pâle le jour de l’ouverture, invoquant un conflit d’agenda. Et les places ne s’y sont pas arrachées autant qu’à l’accoutumée. Le quotidien Frankfurter Allgemeine Zeitung croit connaître la cause de ces maux : victime d’ « artériosclérose artistique », syndrome d’un goût obsessionnel pour le « Regietheater » le plus daté, le festival serait devenu « à peu près aussi excitant qu’une bière éventée ». Ambiance sinistre que Frank Castorf, metteur en scène d’un Ring à la kalachnikov, n’a rien fait pour égayer : mécontent des conditions de la reprise de sa production, l’enfant remuant de la scène (est)-berlinoise a accusé les demi-sœurs Wagner de faire régner entre les murs du Festspielhaus un climat de peur et d’intimidation digne… de la RDA. Eva quittera la direction du festival en septembre 2015, mais sa cadette, Katharina, a été prolongée jusqu’en 2020 ! Pourvu que l’herbe de la Colline sacrée soit plus verte l’an prochain , souhaite Diapason, pour les débuts du premier Français convié depuis Pierre Boulez : Alain Altinoglu, dans Lohengrin.” Et voilà que dans ce contexte orageux surgit un “coup de tonnerre dans le petit monde de l’art lyrique” : “Franz Welser-Möst a démissionné vendredi de ses fonctions de directeur de la musique de l’Opéra de Vienne, invoquant des « divergences de vue » avec le directeur général, le Français Dominique Meyer , a-t-on pu lire dans La Croix. Le chef autrichien explique que ces divergences concernent « l’orientation culturelle de la maison ». Par cette décision, celui qui avait déjà claqué la porte du Festival de Salzbourg en 2012 annule sa saison au Staatsoper.” “Ce coup de théâtre inspire plusieurs réflexions , commente Christian Merlin dans Le Figaro. D’abord le fait que Welser-Möst, que l’on retrouvera à Pleyel les 20 et 21 septembre à la tête de l’Orchestre de Cleveland, dont il reste chef principal, complète une longue liste de chefs pour qui l’Opéra de Vienne fut un siège éjectable : de Mahler à Abbado, en passant par Karajan et Maazel. Sans parler de Karl Böhm, accueilli par des hourras à la première du 5 novembre 1955 et démissionnant sous les huées le 6 mars 1956… Mais il y a une différence majeure entre Welser-Möst et ses grands devanciers : eux étaient directeurs généraux et non seulement directeurs musicaux de l’Opéra, ils sont donc tombés pour une politique dont ils étaient seuls responsables. Welser-Möst, lui, était numéro deux d’une maison dont il ne cautionnait plus la politique artistique. Derrière ces débats, souvent la même question, obsédante depuis Mahler : une certaine routine est-elle une fatalité dans le système du répertoire, où l’efficacité risque de primer sur l’inventivité ? Mais la question de fond , estime Christian Merlin, c’est celle de la raison d’être d’un directeur musical dans un théâtre d’opéra aujourd’hui. A part le tsar Valery Gergiev au Mariinsky de Saint-Pétersbourg, l’époque où un chef d’orchestre présidait seul aux destinées d’un Opéra est révolue. Le métier de directeur d’Opéra réclame aujourd’hui de tels talents de gestionnaire, d’administrateur, de manager, de communiquant, qu’un artiste risque d’y être dépassé. A Paris, Hugues Gall n’avait pas donné à James Conlon le titre de directeur musical, mais de chef permanent : au moins était-ce clair, à Conlon l’orchestre, au patron le choix des titres, chefs, metteurs en scène et chanteurs. Aujourd’hui, Philippe Jordan a bien le titre de directeur musical, mais sa zone d’influence ne s’en arrête pas moins à l’orchestre. […] Dans l’immédiat, [au Staatsoper], Dominique Meyer va devoir trouver des remplaçants pour les 34 soirées que devait diriger Welser-Möst cette saison. Mais avant de se mettre en quête d’un successeur, se posera la question : à supposer que Vienne ait besoin d’un directeur musical, avec quelles attributions ?” Un art délicat, le management lyrique, décidément…

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