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Le marronnier d'Avignon

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C’est le marronnier de l’été : chaque année, le Festival d’Avignon est l’occasion pour d’aucuns dans la presse de se demander ce qu’il reste de la manifestation, généralement pour en déplorer l’élitisme. Ainsi de Jack Dion, qui dresse un « bilan d’étape » fort critique du festival dans Marianne . “Cette année, écrit-il, le Festival d’Avignon s’offre une forte séquence nostalgie avec le centième anniversaire de Jean Vilar, monarque spirituel de la cité des Papes. Le créateur de l’événement majeur de la scène théâtrale est mis à toutes les sauces, tel un Che Guevara de la culture. A défaut des T-shirts ou des briquets à son effigie (quoique…), il est la référence obligée de cette 66e édition, surtout dans le in, qui tient le haut du pavé de la cour d’honneur, d’où l’on regarde parfois les plébéiens du off avec la considération des maîtres pour les valets. Ainsi va la folie commémorative. Pour faire oublier les incertitudes du présent, rient de tel qu’un salut enamouré à la mémoire des grands ancêtres, quand bien même serait-elle parfois chancelante. Certes, on se gardera de faire parler les morts et de juger du festival d’aujourd’hui avec le regard d’hier. La France de 2012 n’est en rien celle de 1947. Disons, cependant, qu’il y eut un esprit Vilar, une volonté de réconcilier la culture et le peuple, une tentative d’en finir avec une conception élitiste et un tantinet méprisante pour le vulgum pecus. Esprit, es-tu toujours là ? , s’interroge le polémiste de Marianne .

Vilar , rappelle-t-il, entendait lancer « un lieu d’invention, un son nouveau, une attitude artistique inattendue et conquérante ». Il considérait que le théâtre (surtout à Paris) était devenu un musée. Il entendait retrouver « non pas un auditoire, mais un public non pas de snobs et des intellectuels, mais la foule. » Vincent Baudriller, codirecteur du festival avec Hortense Archambault, se dit dans la « lignée » de Jean Vilar. Il revendique une fidélité avec les deux périodes de l’épopée fondatrice : celle de 1947 et de l’invention d’un nouveau théâtre celle de la réinvention d’Avignon via l’ouverture à d’autres formes d’expression artistique, de 1964 à 1967. A la veille de Mai 68, confie Vincent Baudriller, « Jean Vilar a compris que la France va changer ». C’est pourquoi il ouvre les portes d’Avignon au Living Theatre venu des Etats-Unis, tout comme il avait invité Maurice Béjart, Pierre Henry, Jorge Lavelli ou Jean-Luc Godard, venu présenter la Chinoise. Balayant les critiques, Vincent Baudriller revendique une totale continuité avec cette démarche.

Patrick Sommier, bouillonnant directeur de la MC93 de Bobigny, n’est pas loin de partager ce point de vue. Pour lui, Avignon demeure « un festival de création », à la différence de celui d’Edimbourg ou d’autres, résumés à « des vitrines, avec des programmations quasi identiques ». Dans le Vaucluse, dit-il, « il y a toujours du nouveau », même s’il faut en passer par « beaucoup de produits d’appel, un excès d’expérimental en tous genres, de la prétendue recherche souvent source d’énervement gratuit ». L’essentiel, aux yeux de Patrick Sommier, c’est qu’Avignon, malgré son côté « supermarché », demeure « une séance de rattrapage pour des gens qui n’ont pas le loisir d’aller au théâtre ». Philippe Adrien, directeur du Théâtre de la Tempête, haut lieu de la célèbre Cartoucherie, à Paris, est plus sévère. Il considère que le Festival d’Avignon est devenu « une institution internationale, marquée du sceau du haut de gamme européen et de ses dévoiements », à l’instar du Festival d’automne de Paris. Il y voit la volonté de « privilégier le plus en pointe, le plus complexe, le plus fou, le plus audacieux – en apparence – comme si le superlatif était la réponse idoine ». Bref, l’esprit de la « performance » l’a emporté sur l’esprit de Vilar – ce que résume Philippe Adrien d’une formule définitive : « Beaucoup d’esbroufe pseudo-moderniste pour pas grand-chose. » Naguère, pour désigner l’élite culturelle qui se repasse les postes de commandement comme d’autres s’échangent le sel et le poivre, Philippe Noiret évoquait ces gens qui ont « la carte ». Disons, estime Jack Dion, que pour accéder au in, il est conseillé d’avoir « la carte », même si, chaque année, on compte 50% de nouvelles têtes parmi les invités. L’acteur Philippe Caubère, formé à l’école Mnouchkine, appelle cela « le règne des petits marquis de la culture assujettis à l’élitisme parisien ». Avec sa gouaille, un accent chantant et le sens de la provoc, il lance : « Il faut en finir avec le mépris affiché pour les spectacles qui plaisent au peuple, mais pas à Libération . Il faut oser l’éclectisme. » Pour l’heure, on en est loin. D’année en année, certains noms reviennent en boucle, alors que d’autres sont gentiment priés d’aller se faire mettre en scène ailleurs – comme Philippe Caubère, Philippe Adrien et d’autres, que l’on retrouve dans le off. Le talent de certains des habitués est indéniable. Avec d’autres, ils continuent d’assurer le prestige du in, qui fait d’Avignon la Mecque du théâtre. On aimerait cependant un peu plus d’audace dans le choix des invités et un peu moins de fascination pour la mode et le clinquant. Aujourd’hui, la « performance » est le must du must, comme s’il existait un CAC 40 de la culture désireux de remporter des parts de marché à l’international. Et Avignon ressemble de plus en plus à une Metropolis culturelle rejetant les gueux vers la périphérie, comme s’il était inévitable de perpétrer une coupure entre le théâtre « d’en haut » (le in) et celui « d’en bas » (le off).

Nombreux sont ceux qui attendent beaucoup de l’arrivée d’Olivier Py, ex-directeur de l’Odéon-Théâtre de l’Europe, à Paris. Ce dernier, qui va prendre ses fonctions en 2014, sera en effet le premier créateur à hériter de ce poste prestigieux depuis le départ de Jean Vilar. Jusqu’ici n’ont été nommés que des programmateurs, souvent mis en selle au terme d’affrontements secrets dans un milieu soumis aux intrigues politiques, aux règlements de comptes et aux petites embrouilles. A l’Odéon, Olivier Py a montré qu’il était très sensible aux jeunes compagnies. Il sera peut-être l’homme d’un véritable retour aux fondamentaux de l’esprit Vilar, qui aimait à rétorquer à ses détracteurs : « On dit que j’ai un style non, j’ai une morale. »

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