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Le moulin d'Aragon prend l'eau

4 min

“Depuis très exactement un siècle – le roman a paru en octobre 1913 –, nous nous trompons tous sur la manière de prononcer le titre du célèbre roman d’Alain-Fournier : il faut oublier le « l » dans Le Grand Meaulnes, et dire le « Grand Mône » , nous apprend Jérôme Dupuis dans L’Express. C’est le romancier lui-même qui l’a révélé, quelques mois avant sa mort, sur une carte de visite glissée dans son livre et adressée, le 10 décembre 1913, au critique Georges Bonnamour, lequel avait rendu compte de l’ouvrage dans le quotidien de La République française. « Il faut écrire Meaulnes (sans accent) et prononcer Mône », précise Alain-Fournier à la fin de sa lettre. On doit cette étonnante découverte à Jérôme Mazzariol, un bibliophile qui a répertorié tous les exemplaires du roman dédicacés par Alain-Fournier et qui présente le fruit de ses recherches dans la prochaine livraison de la revue Histoires littéraires. Une révolution phonétique pour tous les écoliers de France !”

La recherche littéraire permet encore ainsi de belles découvertes. Encore faut-il qu’elle ait des lieux où s’exercer sereinement. “Ceux qui étaient au moulin de Villeneuve le 30 septembre 2012 se souviendront, entre autres grands moments, d’avoir entendu Aurélie Filippetti, ministre de la Culture, affirmer l’attachement du gouvernement, et son intérêt personnel, à la mémoire vivante d’Aragon, et rappeler le rôle exemplaire joué par la Maison Elsa Triolet-Aragon en cette matière , rappelle Alain Nicolas dans L’Humanité . Que penser, dès lors, s’interroge-t-il, de la série de mauvais coups portés conjointement par les ministères de la Culture et des Finances contre une institution considérée comme une référence dans le monde des maisons d’écrivains ?”

De quoi s’agit-il au juste ? “Un jardin où quelqu’un est enterré s’appelle un cimetière , considère Patrick Besson dans Le Point . Au moulin de Saint-Arnoult, où ils ont passé tant de week-ends laborieux, Aragon et Elsa Triolet reposent. C’est une espèce de panthéon pour deux à ciel ouvert. Rostropovitch, mort lui aussi mais enterré ailleurs, leur joue du Bach toute la journée, comme s’il n’avait jamais quitté le mur de Berlin. Ça ne semble avoir frappé aucun de tous ces matérialistes dialectiques que les squelettes n’ont pas d’oreille.

Aragon a légué la propriété à l’Etat français, car, d’une part, Elsa et lui n’avaient pas d’enfant et, d’autre part, c’est difficile de vendre, comme d’acheter, un domaine où est inhumé un grand poète français. En contrepartie, Louis demandait que la France fît du moulin un lieu de culture. Cette tâche, une association – le Centre de recherche Elsa Triolet-Aragon – l’assume entièrement : accueil des visiteurs, concerts, lectures, représentations théâtrales, expositions, librairie. Les chercheurs ont accès à la bibliothèque du couple, où [Patrick Besson se souvient avoir] trouvé [son] deuxième roman – Je sais des histoires, de 1974 –, orné de la dédicace la plus bête du monde : « A Louis Aragon, en hommage de l’auteur ». Ma seule excuse , explique l’écrivain chroniqueur : je ne l’avais pas lu. Dans les années 70, les jeunes ne lisaient pas Aragon parce qu’il était vieux et communiste.

La subvention accordée à l’association n’a pas changé depuis 1998, alors que le nombre de visiteurs accueillis sur le site a quadruplé : 5 000 personnes en 1998, 20 000 en 2012 (dont 7 000 scolaires). La dotation de l’Etat a même, en 2012, diminué de 6% (10 000 euros). Depuis 2002, l’association paie un loyer au ministère de l’Economie et des Finances. De 18 000 euros en 2011 il est passé à 28 000 euros en 2012, soit une hausse de 48,6% et devrait s’élever à 30 000 euros en 2013.”

“On peut s’interroger , estime Alain Nicolas dans L’Humanité , sur la rationalité (sinon la décence) qu’il y a à faire payer ceux qui précisément réalisent, au jour le jour, la condition mise par Aragon à la réalisation de son legs : faire du moulin un espace d’art et de recherche. Mais il paraît que c’est ce que veulent les règles administratives. Il était cependant entendu que ce loyer serait compensé par une intégration de son montant dans la subvention du ministère de la Culture. Nous n’en sommes évidemment plus là. L’Etat traite la maison que lui a laissée Aragon comme si elle était le siège d’une quelconque activité lucrative.”

“Se doutaient-ils, Louis et Elsa, dans leur chambre d’hôtel de la rue Campagne-Première, qu’un jour ils logeraient dans le cimetière le plus cher d’Europe et peut-être du monde ? , reprend Patrick Besson dans Le Point . L’existence du moulin de Saint-Arnoult, qui a pourtant reçu en 2011 le label « Maison des illustres » attribué par le ministère de la Culture, est menacée. Ce sera bientôt maison à vendre des illustres.

Inquiète de cette situation dramatique, Edmonde Charles-Roux, présidente de l’association, a écrit une lettre à Aurélie Filippetti. La ministre ne lui a pas répondu et son cabinet n’a même pas accusé réception du courrier de la jurée Goncourt. Ce n’est pas malin, Aurélie , admoneste Patrick Besson. On est ministre quelques mois, mais on reste écrivain toute sa vie. Les mails de détresse envoyés par le moulin n’ont pas davantage attiré l’attention de Mme Filippetti. Le ministère de l’Economie et des Finances reste lui aussi muet. Un gouvernement de gauche aurait-il choisi d’abandonner à son sort funeste ce qui est désormais un des hauts lieux de l’histoire littéraire française ? Mitterrand avait décoré Aragon de la Légion d’honneur. Hollande se contentera-t-il d’un arrêté d’expulsion ?”

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