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Le pamphlet de trop pour Richard Millet ?

8 min

Pas de rentrée littéraire sans une belle et bonne polémique. Cette année, c’est un habitué du genre qui en est l’objet. « Haro sur l’écrivain Richard Millet » , titre Le Figaro , qui recense, sous la plume de Thierry Clermont, des “attaques particulièrement violentes et pernicieuses venant à la fois de la presse écrite et d’écrivains, y compris de sa propre maison d’édition” , dont Richard Millet a fait l’objet ces derniers jours. Deux titres d’articles, au hasard, parmi ceux visés par Thierry Clermont : « Millet, soldat perdu » pour L’Express , « Millet : en facho dans le texte » , dans Les Inrockuptibles . Le journaliste du Figaro constate que “la polémique enfle et continuera d’enfler, comme la calomnie, aux cours des prochains jours, largement relayée par les médias. Assistera-t-on à une nouvelle affaire Renaud Camus ?” , s’alarme-t-il.

Quitte à contribuer au vilain relai médiatique (car ça continue depuis l’article du Figaro : Le Nouvel Observateur titre : « Millet : le scandale » , L’Humanité « Du malaise à l’intolérable » ), de quoi parle-t-on exactement ? Raphaëlle Rérolle rapporte dans Le Monde comment la polémique en question a commencé il y a deux mois, bien loin de Saint-Germain des Prés. “Dès le 23 juillet, écrit-elle, une information donnée par le quotidien Aftenposten était reprise par plusieurs sites et journaux norvégiens. Tous s’émouvaient du titre glaçant d’un pamphlet à paraître aux éditions parisiennes Pierre-Guillaume de Roux. Publié un mois plus tard, le 24 août, ce recueil, Langue fantôme, comprend deux textes de Richard Millet, dont un qui s’intitule « Eloge littéraire d’Anders Breivik ». Et cela le jour même où la justice norvégienne rend son verdict dans le procès de l’homme qui tua froidement 77 personnes, le 22 juillet 2011, à Oslo et sur l’île d’Utoya. Verdict : coupable d’actes terroristes. Depuis, silence dans les médias norvégiens. En France, en revanche, le cas Millet suscite un mélange d’embarras et d’indignation, dans le milieu feutré de l’édition. De quoi parle Millet, au juste ? Après avoir pris la précaution de dire qu’il n’approuve pas le geste de Breivik, l’auteur évoque la « perfection formelle » du crime et sa dimension « littéraire ». Le Norvégien serait, en quelque sorte, la pointe avancée du désespoir européen, face à une perte généralisée d’identité nationale et culturelle. En dix-huit pages, Richard Millet déroule avec rage la litanie des haines qu’il a déjà déversées dans d’autres écrits, notamment Opprobre, paru chez Gallimard en 2008. Inscrit dans une pensée d’extrême droite qui n’hésite pas à esthétiser la violence, Millet n’en est pas à ses débuts, en matière d’anathème. Un livre, publié simultanément chez Pierre-Guillaume de Roux, De l’antiracisme comme terreur littéraire, cède lui aussi aux délices perverses du genre. L’homme déteste beaucoup, et dans un style raffiné, quoique souvent alambiqué. Suffisamment clair tout de même pour que les objets de sa vindicte apparaissent distinctement : la social-démocratie (et la démocratie tout court), l’immigration extra-européenne, les restes du marxisme, ainsi que leurs corollaires supposés, l’ignorance, le politiquement correct et l’affaiblissement de la langue. Le tout menant à l’effondrement de l’Europe, continent défait où « une guerre civile est en cours ». Breivik n’est pas fou, martèle Millet, il est le « signe désespéré, et désespérant, de la sous-estimation par l’Europe des ravages du multiculturalisme ». Ses actes sont « au mieux une manifestation dérisoire de l’instinct de survie civilisationnel ». Et encore : « Dans cette décadence, Breivik est sans doute ce que méritait la Norvège, et ce qui attend nos sociétés qui ne cessent de s’aveugler pour mieux se renier. »

[…] Du côté de Gallimard, l’heure est à la gêne. Déjà, en 2008, Antoine Gallimard avait déclaré au Monde qu’il ne publierait pas d’autres livres comme L’Opprobre. Après avoir affirmé qu’il voyait en Richard Millet « l’un des meilleurs éditeurs » de la maison, le PDG avait alors conclu : « J’ai payé mon tribut à la solidarité. » Depuis, Millet a été l’éditeur d’Alexis Jenni, Goncourt 2011, comme il avait été celui de Jonathan Littell, Goncourt 2006. Que faire aujourd’hui d’un salarié particulièrement efficace, faiseur de prix littéraires, mais dont la dérive idéologique s’aggrave de livre en livre ? D’autant qu’en mai 2012 les éditions Fata Morgana ont publié un pamphlet ( Printemps syrien) dans lequel Richard Millet, fidèle à ses engagements passés auprès des phalangistes libanais, apporte un vigoureux soutien à Bachar Al-Assad.

Antoine Gallimard, qui est en vacances, n’a pas répondu [à la question de la journaliste du Monde .] Mais, au sein de la maison, le désarroi est palpable. On le sent chez Jean-Marie Laclavetine, lui aussi écrivain et éditeur. « J’éprouve un sentiment de désolation, de tristesse, mais pas de colère. Ce n’est pas la première fois qu’il publie des choses inacceptables. Il a écrit des textes magnifiques, il est sensible et profond quand il parle de musique ou de littérature, mais il devient stupide quand il parle de politique. J’ai l’impression que ce n’est pas lui. » Pour l’éditeur, qui a toujours entretenu des relations amicales avec son confrère, Richard Millet « vaut mieux que ces positions vides de sens, sommaires, qui font dresser les cheveux sur la tête ». Il n’imagine pas d’aller demander la tête de son collègue à Antoine Gallimard, qui reste maître de sa décision.

Même consternation du côté de certains auteurs Gallimard. Tahar Ben Jelloun, par exemple, estime que Richard Millet « perd la tête ». Pour l’écrivain marocain, c’est à l’employeur de Millet de juger de la situation, mais il est évident que cet « Eloge » « risque de poser un problème au comité de lecture ». Comme Jean-Marie Laclavetine, il se dit « chagriné » de cette « dérive étrange et très inquiétante ». Annie Ernaux se montre encore plus affirmative. Elle considère que ce texte sur Breivik représente « un acte politiquement dangereux » et que sa publication remet en cause la présence de Richard Millet dans le comité de lecture. « Son idéologie, ses prises de position engagent la maison », estime l’écrivaine, avant d’ajouter : « La question d’une réaction collective est maintenant posée à tous les écrivains Gallimard. »

Rien de neuf, estime Jérôme Dupuis, goguenard, dans L’Express : “Après tout, on est là dans une vieille tradition familiale : Malraux et Drieu la Rochelle ne se croisaient-ils pas dans les bureaux de la NRF en 1943 ?”

Faut-il se réjouir d’être ainsi ramené 70 ans en arrière ?

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