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Le pavé qui cache la forêt

12 min

A moins d’avoir passé les dix derniers jours en totale hibernation, impossible d’échapper à la tempête médiatique provoquée par le pavé qu’a jeté le producteur et distributeur Vincent Maraval, fondateur de la très puissante et très active société de distribution Wild Bunch, dans la mare du cinéma français. Tout commence donc par une tribune publiée dans Le Monde du 29 décembre, avec ce titre en une : « Les acteurs français sont trop payés ! » Pierre Vavasseur la résume ainsi dans Le Parisien : “Vincent Maraval compare les piètres résultats obtenus par le cinéma français en 2012 et le montant des cachets décrochés par nos stars nationales. Selon lui, Dany Boon a empoché 3,5 M€ pour Un plan parfait, de Pascal Chaumeil, et son insuffisant 1,2 million d’entrées. Le plus fameux des « Ch’tis », ajoute-t-il, a été rémunéré à hauteur de 1 M€ pour sa prestation quasiment inaperçue en Viking dans Astérix et Obélix Au service de sa Majesté. Tant qu’à enfoncer le clou, Maraval s’étonne que les cachets des acteurs français varient sans souci de « 500 000 € à 2 M€ » alors qu’ils se contentent de nettement moins lorsqu’ils tournent dans de prestigieuses et nettement plus rentables productions aux Etats-Unis. « Dix fois moins de recettes, cinq fois plus de salaire, assène le producteur , telle est l’économie du cinéma français. »

Et Vincent Maraval, tout en précisant que son texte n’est pas “une lettre de dénonciation” , d’aligner bon nombre d’acteurs (de Vincent Cassel à François-Xavier Demaison en passant par Marilou Berry, oui, Marilou Berry !) et, bizarrement, un réalisateur, Philippe Lioret, qui toucherait “deux fois plus que Steven Soderbergh et sept fois plus que James Gray ou Darren Aronofsky” ! “Le salaire de nos stars, et encore plus le salaire de nos moins stars, constitue la vraie exception culturelle aujourd’hui. […] Le fameux système d’aide du cinéma français ne profite qu’à une minorité de parvenus.”

S’il voulait provoquer un débat, Vincent Maraval est servi : cascade de réactions dès la publication de sa tribune, et ça continue encore ces jours-ci. Il y a d’abord Philippe Lioret, qui avait commencé sa lecture en trouvant l’analyse “plutôt pertinente” , mais reste estomaqué par sa mise en cause. Il avoue dans Le Monde avoir gagné pour son dernier film, au titre de scénariste, producteur, réalisateur, cadreur, sans parler du travail de promotion, “la somme de 200 000 euros, pour trois ans de travail, ce qui fait 5 500 euros brut par mois. C’est une somme rondelette, soit , admet-il, mais bien inférieure à celle qu’ont touchée les acteurs principaux sur mes films, et certainement bien inférieure au salaire mensuel de M. Maraval, qui entre lui aussi dans le coût global des films, ne l’oublions pas.” Côté gros salaires, le seul à ce jour à lever le doigt est le plus mis en cause, Dany Boon, qui déclare dans Le Journal du Dimanche : « Les propos de Vincent Maraval m’attristent beaucoup. D’autant que les chiffres qu’il a donnés sont complètement faux ! » Chiffres qu’il corrige, à la baisse bien entendu. Didier Péron se demande d’ailleurs dans Libération si “le fait que Maraval soit sorti de ses gonds pour attirer l’attention du public sur la cupidité de Dany Boon, Daniel Auteuil ou François-Xavier Demaison [ne consisterait pas] aussi, il faut le dire, à détourner l’attention de l’encombrant exilé fiscal belge (et russe !) qui devait être la poutre maîtresse du film qu’il essaie de financer sur l’affaire DSK et que veut réaliser Abel Ferrara. La colère de Maraval puise aussi sans doute à une autre source : la grosse bouderie de Benoît Poelvoorde qui joue le banquier suisse assassiné Edouard Stern dans Une histoire d’amour, Poelvoorde ayant purement et simplement décidé de ne pas faire de promo suite à des conflits pendant le tournage avec la réalisatrice. Voilà pour un éventuel fond de sauce perso avant la grande implication de l’ insider en faveur de l’intérêt général d’un secteur qu’il dit à la dérive.”

Mais peu importe, la boite de Pandore est ouverte, et au-delà du salaire des stars, à lire les réactions et commentaires, c’est tout le système du cinéma français qui semble remis en cause, principalement la part décisionnaire beaucoup trop importante prise par les télévisions du fait de leurs obligations de financement du secteur, mais aussi, et c’est plus surprenant, le trop grand nombre de films produits en France par surabondance de financement. “La plupart des films français ne sont pas rentables , écrit ainsi Sébastien Le Fol dans un édito du Figaro . Qu’importe : on en produit toujours plus : 293 en 2011 ! Si on y ajoute les films étrangers, cela représente 600 longs-métrages. Une vingtaine à l’affiche certaines semaines ! Quelle est donc la logique économique d’un tel système ?” Pour Jean-Michel Frodon, sur slate.fr , “le nécessaire équilibre de pouvoir entre professionnels et politiques a été rompu au profit des premiers. […] Une des pires conséquences de ce phénomène aura été l’explosion du nombre de films, qui a plus que doublé en 15 ans. Car une autre manière de gagner de l’argent, outre de se faire payer des cachets de plus en plus élevés, est de multiplier les productions. Ce sont quelque 100 films en plus, films inutiles, fictions qui auraient mieux fait de se diriger d’emblée vers la télévision, qui sont venus engorger la machine, et d’abord les écrans.” “Vieux refrain , lui répond Aurélien Ferenczi sur telerama.fr : mais je ne suis pas sûr que lui et moi (ni qui que ce soit) soyons d’accord sur la liste de ces cent films superflus, ni même que nous nous accordions sur ce que doit et peut être un « téléfilm »… Quels films garder si l’on limite quantitativement la production ? Curieux , note-t-il, dès que l’on parle de cinéma – a fortiori si c’est un critique qui prend la parole – comme le jugement esthétique reprend le dessus…”

Pour les mettre d’accord, hors de tout jugement esthétique, voici qui devrait efficacement réduire le nombre de films : d’abord Nonce Paolini, le PDG de TF1, qui déclare dans Le Figaro : « Si certains estiment que c’est notre contribution qui est à l’origine de l’inflation des coûts, on est d’accord pour réduire notre obligation. […] Il est temps que les professionnels acceptent de repenser un système de financement aussi dépassé que coûteux. Là est le vrai débat.” Et puis, on aura l’occasion d’y revenir car le sujet est compliqué, la menace d’extension à tout le secteur de la nouvelle convention collective signée le 19 janvier 2012 par UGC, Pathé, Gaumont et MK2 et largement approuvée par les salariés. “Les « petits producteurs » l’estiment trop coûteuse , rapporte Le Point , et s’alarment de la disparition de 70 films par an si elle était étendue.” « Il y a des gens dans ce pays qui aimeraient qu’une soixantaine de films n’existent pas, chaque année » , estime avec colère Robert Guédiguian dans Le Monde . Pas sûr que lesdits films soient ceux dénoncés par les uns et les autres. Ou comment les pavés dans la mare sont parfois aussi des arbres qui cachent la forêt…

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