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Le plaisir et le métier

8 min

Vous êtes vraiment excellents, chers amis critiques littéraires, mais « en quoi un journaliste professionnel serait-il plus qualifié que moi pour parler de ses lectures ? » Bonne question, estime Hubert Prolongeau dans Le Magazine Littéraire de ce mois, que n’est pas seule à se poser Isabelle Roussel, dévoreuse de livres depuis quarante ans. De plus en plus de « vraies gens » prennent leur clavier pour dire leurs envies, raconter leurs coups de cœur, partager leurs émotions. Les blogs d’amateurs sont légion, au point de tailler des croupières à la critique traditionnelle, du moins à son côté prescripteur. « J’en ai marre que les livres que j’aime ne soient jamais traités dans la presse, poursuit Isabelle Roussel. Alors je vais voir sur les blogs, où je reconnais le goût de gens qui aiment les mêmes choses que moi et écrivent sans arrière-pensées. » C’est justement pour avoir vu la critique officielle à l’œuvre qu’Anne-Sophie Demonchy, enseignante et fondatrice de Lalettrine.com, a refusé de jouer ce jeu-là. « J’ai fait un stage au Figaro Littéraire , à l’époque où il était dirigé par Jean-Marie Rouart, et ce que j’y ai vu m’a beaucoup désillusionnée. Des journalistes écrivaient sur des livres qu’ils n’avaient pas lus, on accordait une place disproportionnée aux romans des copains. J’étais sans doute naïve, mais j’ai eu envie de changer de voie après cette expérience. » Grande lectrice, elle ouvre un blog. « J’y gagnais énormément en liberté : personne ne me contrôlait, je pouvais écrire sur des livres peu médiatisés. Nous sommes blogueurs pour éviter les accointances. » Liberté : maître mot que met aussi en avant Kévin Juliat, créateur d’Actulitteraire.fr. « Je fais ce que je veux, je ne lis que ce que je veux, j’ai une liberté que les journalistes n’ont pas. » Abeline Majorel, fondatrice en 2009 de Chroniquesdelarentreelitteraire.com, regroupe 300 bénévoles pour tenter d’offrir un point de vue sur chacun des titres publiés à la rentrée. Elle reçoit les livres et les envoie elle-même aux chroniqueurs que cela intéresse pour éviter les pressions du milieu. Quelques réunions rassemblent parfois ceux qui le peuvent. Abeline Majorel est passionnée toujours, péremptoire parfois. Pigiste, scénariste pour « sites de téléphone rose », écrivaine, nègre, historienne… il lui arrive de se contredire mais jamais de tiédir. « Je ne rêve pas d’être Jérôme Garcin, affirme-t-elle. Ce que j’aime, c’est partager. » Elle engloutit 90 livres de la rentrée, lisant « ce qui [l’]intrigue ». Sur cette passion pour les livres, elle multiplie les anecdotes : elle sachant lire à 4 ans elle engueulant les clients incultes d’un bouquiniste chez qui elle avait pris ses quartiers elle, enfant, campant le samedi dans une librairie montpelliéraine… Et aujourd’hui elle s’amusant de quelques faits d’armes : avoir repéré avant tout le monde La Couleur des sentiments de Kathryn Stockett et lui avoir décerné un prix littéraire du web bien avant que des prix officiels ne la récompensent avoir interrogé François Vallejo sur son usage du point-virgule, une question certes négligée par la grande presse ou avoir stigmatisé le « style » d’Eliette Abecassis écrivant « Nos pas crissaient sous la neige » dans Et te voici permise à tout homme

« On ne fait pas de la critique, on partage des expériences de lecteur, précise Abeline Majorel . Et on essaie de maintenir quelque chose d’éthiquement correct avec un principe : pas d’interférences avec le marketing. » Et avec une dimension personnelle évidente : « Sur le blog, on raconte ce qu’on a vécu quand on a lu. » Jusqu’à plus soif parfois , constate le journaliste du Magazine Littéraire . Voici, prise au hasard sur Accrocdeslivres – Les Livres de Melisande, la critique d’un polar de Pieter Aspe : la blogueuse raconte quand elle a lu le livre, combien elle a lu de livres dans la semaine, si elle avait deviné le nom du coupable, ou bien quand elle lira les autres de la série… C’est cette dimension très personnelle qui fait la différence par rapport à la critique officielle, laquelle avoue d’ailleurs ne guère lire les blogs. « C’est un vrai phénomène, confie [notre consœur en Dispute] Nathalie Crom, chef du service livre de Télérama. Cela nous pousse à nous interroger sur notre légitimité. Et nous devons la justifier par ce qui reste notre travail : replacer une œuvre dans son contexte, la resituer dans la carrière de son auteur, ne pas se contenter du petit jeu du “j’aime” ou “j’aime pas”, qui, parfois intelligemment argumenté, parfois moins, est le lot commun des critiques Internet. » Michel Abescat, rédacteur en chef du même journal, va consulter les blogs spécialisés en livres jeunesse ou en polars. « Souvent, ils sont très en avance et parlent des livres bien plus tôt que nous. Mais leur dimension uniquement affective m’inquiète. C’est beaucoup plus facile, et il ne faudrait pas que la critique professionnelle se mette à copier la critique amateur. » Les éditeurs s’intéressent aux blogs sans en faire une cible première. Si plusieurs blogueurs stigmatisent Gallimard, très chiche en services de presse, ils affirment être sollicités régulièrement par d’autres. « Nous sommes un bon baromètre. Quand, parmi nos lecteurs, il y a un buzz, c’est bon signe », dit Guillaume Teisseire, de Babelio.com, qui avait ainsi précocement repéré Le Cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates. Les blogs, résumeront plusieurs blogueurs, c’est un peu comme le bouche à oreille. […]”

Et cependant, « l’édition ne sait pas traiter les blogueurs, accuse Abeline Majorel en conclusion de l’enquête du Magazine Littéraire. On nous refuse notre légitimité. Le plaisir est-il moins valable que le métier ? »

Encore une bonne question, si tant est que les deux soient nécessairement à séparer…

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