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Le poids des gros

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“Le marché de l’art mondial a profondément changé en une dizaine d’années, avec un boom des collectionneurs stars que l’on [a retrouvés la semaine passée] dans les allées de la Fiac , analyse Martine Robert dans Les Echos. De nouveaux riches, de la Russie à la Chine en passant par l’Inde, l’Indonésie, Singapour, le Brésil, le Mexique ou les pays du Golfe, rivalisent avec les milliardaires européens ou nord-américains. […] Véritables amateurs, spéculateurs, hommes d’affaire en quête d’un supplément d’âme ou d’un statut social à travers l’art, les profils des collectionneurs divergent. Mais, vu la mise de fond de ces nababs de l’art, difficile de penser qu’ils négligent le retour sur investissement possible…

Dans ce cercle fermé qui compte une centaine de collectionneurs, dont les achats sont scrutés par un aréopage de suiveurs, la provenance d’une œuvre compte presque autant que la signature de l’artiste : avoir été apprécié par le patron de « hedge fund » américain Steve Cohen par l’oligarque russe Roman Abramovitch, président du Chelsea Football Club, par les géants français du luxe Bernard Arnault et François Pinault, ou encore par le milliardaire mexicain Carlos Slim, le Coréen star des médias Ahae, ou la sheikha qatarie Al Mayassa, propulse immédiatement l’heureux élu au pinacle. Tous accèdent aux meilleures galeries, qui leur réservent leurs plus belles pièces. Cet engouement pour un marché où l’offre de trophées n’est pas extensible explique la flambée d’artistes à la mode , estime la journaliste des Echos, restreignant d’autant les possibilités d’achat de musées toujours plus dépendants de la générosité des mécènes. “Ainsi Maurizio Cattelan, qui a érigé la transgression en art majeur, a atteint rapidement des prix phénoménaux, porté par des galeries et collectionneurs puissants », commente Thierry Ehrmann, patron de la base de données Artprice. Entre 2004 et 2011, les enchères atteintes par les œuvres de cet artiste ont presque quadruplé. Aujourd’hui, « ce ne sont plus tant les musées et les critiques d’art qui font la cote des artistes que les collectionneurs avec quelques galeristes ou maisons de vente internationales », reconnaît le marchand Emmanuel Perrotin. C’est particulièrement vrai dans l’art contemporain, plus sensible aux manipulations de cote. Certes, un artiste a toujours besoin d’être légitimé par des grands musées et, comme le note Vincent Berjot, directeur des patrimoines au ministère de la Culture, « les conservateurs en France restent maîtres de leurs expositions : nous n’en sommes pas encore au système des trustees américains ». Mais force est de constater que les collectionneurs importants sont omniprésents dans les conseils d’administration de ces musées ou dans leurs cercles d’amis, et qu’ils sont devenus incontournables dans les programmations de ces institutions, par leurs prêts ou leurs financements. « Les musées sont de plus en plus contraints à un exercice de funambule, programmant des expositions sans savoir comment les financer », note Brigitte Salmon, ex-directrice du musée des Arts décoratifs. Leurs deniers étant comptés, « 80% de l’enrichissement des collections publiques aujourd’hui provient des collectionneurs, donc du marché », constatait récemment Gilles Andreani, conseiller maître à la Cour des comptes, lors d’un colloque organisé par le CVV, le gendarme des enchères. Or, « dans la cote d’un artiste, expositions d’envergure et donations aux musées phares jouent un rôle très important », souligne Arnaud Dubois, responsable des placements en art à l’Institut du patrimoine. Conscient de cela, le président du Centre Pompidou, Alain Seban, a diversifié son mécénat au-delà de l’Europe et des Etats-Unis, via des cercles d’amis au Japon, en Chine, dans le Golfe, cherchant ainsi à repérer des artistes encore abordables et à renforcer son indépendance. Mais cela ne fait que déplacer le problème : le nouvel accrochage de la collection permanente, « Modernités plurielles », est beaucoup moins occidental… « Les institutions ne peuvent plus se passer de partenaires privés, mais il faut rendre cette collaboration vertueuse », reconnaît Jean de Loisy, à la tête du Palais de Tokyo [qui conclut l’enquête des Echos en estimant que] « le marché de l’art ne fait pas l’histoire de l’art, il en donne une image déformée, éphémère, avec à son sommet de très bons et de très mauvais artistes. Mais pourquoi se passer de la vision d’amateurs engagés ? Sans eux, il y aurait des carences dans les collections françaises. Par exemple, sans Yvon Lambert et sa donation, on serait passé à côté de Cy Twombly ou de Robert Ryman. »

Collaboration « vertueuse » ou non, un exemple en est donné par Roxana Azimi, qui s’est intéressée dans Le Monde à la « montée en puissance des collectionneurs de l’empire du Milieu » , « profitable » , selon elle, au « monde de l’art » . “L’exposition de l’artiste chinois Zeng Fanzhi, qui se tient au Musée d’art moderne de la Ville de Paris jusqu’au 23 février 2014, n’aurait pu, écrit-elle, se monter sans l’appui de Budi Tek. Roi du poulet en Indonésie, l’homme d’affaires chinois ouvrira en décembre son musée privée à Shanghaï. Il n’en aide pas moins l’institution parisienne en offrant 740 000 euros sur un budget total de 800 000 euros (soit 92,5% du budget !). « Il a accepté de prendre en charge toute la production de l’exposition, le transport des œuvres, mais, précise Fabrice Hergott, directeur du musée parisien, il n’est pas intervenu dans le travail de sélection. » C’est très vertueux de sa part…

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