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Le public de demain

5 min

A force de m’écouter égrener des mauvaises nouvelles dans cette revue de presse, vous pensez peut-être que tout va mal dans la culture en général et le spectacle vivant en particulier ? Il n’en est rien, voici quelques occasions de se réjouir. Alors que commençait le Festival de Cannes, qu’apprenait-on dans Libération ? Que “la ministre de la Culture, Aurélie Filippetti, a annoncé [le 13 mai] sur France Inter qu’elle allait restituer aux institutions concernées (dont Avignon) les crédits gelés en début d’année, soit 7% sur leurs subventions.” Ce qui n’a pas empêché une Marche pour la culture d’avoir “lieu dans toute la France [le samedi suivant] pour protester contre les restrictions budgétaires (déjà -2% en 2014, après un recul de 4,3% en 2013).”

Ce qui n’empêche pas certains lieux d’aller très bien. On avait relaté il y a un an et demi les avanies du Théâtre Paris-Villette, l’éviction de son directeur, Patrick Gufflet, et sa fermeture le 15 décembre 2012. Eh bien, “le chiffre est inattendu , s’étonne Sandrine Blanchard dans Le Monde : depuis sa réouverture, le 13 décembre 2013, le Théâtre Paris-Villette a accueilli plus de huit mille spectateurs payants. Avant sa fermeture, en décembre 2012, cet établissement municipal avait vu sa fréquentation chuter à 4 000 entrées. Valérie Dassonville et Adrien de Van, le nouveau duo nommé à la tête du théâtre en juin 2013 par l’ancien maire de Paris Bertrand Delanoë se gardent de crier victoire trop tôt. Ils savent qu’ils ont bénéficié de l’élan médiatique lié au renouveau de cette scène contemporaine et de la période des vacances de Noël propice aux sorties. Mais ils ne cachent pas un certain soulagement après un redémarrage qu’ils qualifient de « rock and roll ». « Malgré les cicatrices du passé, ça s’est fait, et ce fut même joyeux : voilà la bonne surprise », résument les directeurs, quatre mois après la réouverture. Ont-ils un truc, une recette ? , s’interroge Le Monde. « Nous avons tout mené de front : le projet, la programmation, la relance de l’activité, le retissage du lien avec le public, les associations de quartier et les compagnies », énumèrent-ils. Bref, ils ont choisi l’option « électrochoc », en proposant entre décembre et mars, en journée et en soirée, pas moins de vingt-six spectacles (quelques créations et beaucoup de reprises), en organisant des ateliers-visites dès septembre et en inaugurant une politique tarifaire incitative (9 euros, 15 euros ou 20 euros maximum). Déclinant le projet qui leur a permis d’être retenus par la Mairie, les deux directeurs ont conçu une programmation résolument intergénérationnelle. […] Sur les 10 000 personnes venues découvrir ou redécouvrir cet espace de 1 000 m2 gaiement réaménagé, environ 4 000 spectateurs ont moins de 12 ans. La plupart viennent dans le cadre scolaire ou périscolaire. « Il est important de mener une réflexion avec les enseignants pour tisser un lien avec les parents, afin que le théâtre ne soit pas seulement une sortie avec l’école et un outil pédagogique », estime Valérie Dassonville. Si le pari de l’enfance semble bien engagé, si le nouvel aménagement des rythmes scolaires constitue une vraie chance, en revanche, sur le public préado et adolescent, « tout reste à construire, notamment pour les attirer en dehors du cadre scolaire », constate Adrien de Van.”

C’est précisément ce public que vise, toujours à Paris, le Théâtre de la Colline. “Huit classes de collèges et de lycées, situés dans les quartiers populaires du Nord-Est parisien, ont suivi cette année le programme d’activités proposé par la Colline , raconte Véronique Soulé dans Libération . Ils ont vu trois pièces, ont visité les coulisses et les loges, rencontré des artistes et des techniciens, découvert les différents métiers, travaillé sur les textes et sur le jeu… Des expériences qu’ils n’auraient sans doute jamais pu vivre sans cela. La quasi-totalité n’avait jamais mis les pieds jusqu’ici dans un théâtre. Alors que dans la plupart des pays européens, le théâtre reste cantonné à des activités proposées hors de l’école, en France, il est largement intégré. Depuis une dizaine d’années, il existe même un bac littéraire avec option théâtre et, au collège, des « classes à horaires aménagés », avec quatre à six heures de pratique et d’activités par semaine. Les partenariats entre établissements et théâtres se sont aussi multipliés – interventions dans les classes, artistes en résidence… Avec sa profusion d’institutions culturelles, Paris est particulièrement bien lotie. « Grâce à la décentralisation, les régions ne sont pas oubliées », relativise Françoise Gomez, inspectrice responsable du théâtre pour l’académie de Paris. La capitale garde toutefois un net avantage : il n’y a pas de frais de déplacement et les intermittents qui animent ces ateliers sont plus nombreux. A l’Education nationale, on est convaincu des bienfaits de l’alliance entre la scène et la classe. « L’école souffre d’une forme de décrochage, avec des élèves qui sont là sans être là et qui subissent les enseignements, explique Patrick Laudet, inspecteur général chargé du théâtre. Les faire réengager leur voix et leurs corps est positif. Le théâtre implique aussi une discipline – il faut se taire, il y a des règles de scène. Enfin, les textes sont abordés d’une façon non académique intéressante. » Avec sa classe de 1re STMG (sciences et technologies du management et de la gestion), Joëlle Catinchi, prof de français, tire un bilan très positif. Sur le plan humain, explique-t-elle, « les élèves se sentent valorisés qu’on leur propose un tel projet et qu’on leur fasse confiance, en les faisant venir, par exemple, dans une salle de spectacle où ils côtoient un public d’habitués ». Le projet qui s’étale sur plusieurs mois – avec des sorties, des ateliers, des rencontres – produit également « un effet fédérateur sur la classe » et améliore le rapport prof-élèves – « ils me voient dans un autre cadre et sont moins impressionnés ». Joëlle Catinchi constate enfin qu’en classe, le théâtre étant au programme, « on étudie beaucoup plus facilement le jeu et le répertoire ».” Et on forme peut-être les spectateurs, voire les intermittents de demain…

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