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Le rap entrouvre le placard

7 min

Un vent nouveau soufflerait-il sur le rap ? « Avant j’étais homophobe, mais c’est n’importe quoi. Tous les stylistes que je connais sont gays. » Il aura fallu une épiphanie vestimentaire pour qu’A$AP Rocky, jeune pousse hip-hop adoubée par la hype, admette que l’homosexualité n’est pas vile , note Mathilde Carton dans Libération. Dans son sillage, l’autre égérie du moment, Azealia Banks, tout juste 21 ans, a déclaré sa bisexualité dans les colonnes du New York Times. « Je n’ai pas envie d’essayer d’être la rappeuse bi, ou lesbienne. Je ne vis pas en fonction de ce que l’on attend de moi. »

Ça n’a l’air de rien, mais c’est déjà une révolution. Il n’y a qu’à observer les réactions à la sortie de I’m Gay, de Lil B l’an passé. « Des gens m’ont attaqué en me disant : “je vais te fracasser la tête”, “Espèce de pédé”, “Je vais te tuer” », raconte le rappeur californien hétéro, âgé de 23 ans. Il n’y a même pas dix ans, se déclarer gay friendly dans le milieu équivalait à être rayé des bacs. Method Man résume bien l’affaire, avec ses mots à lui : « Impossible d’enculer des mecs et dire qu’on est gangsta. » C’est en substance l’idée véhiculée dès l’émergence du genre, de Big Daddy Kane, « antipédé » déclaré, à Eminem, qui donne aussi dans le vers fleuri ( « Hate fags ? The answer is yes », dans Criminal). Ou l’éternellement subtil 50 Cent, qui a tweeté fin septembre 2010 : « Si tu es un homme de plus de 25 ans et que tu ne manges pas de chatte, suicide-toi, merde. Le monde sera un endroit meilleur. Lol. »

Bref, l’homosexualité n’est pas vraiment de mise dans le hip-hop. Une réaction épidermique qui prendrait racine dans l’histoire de l’Amérique, époque guerre de Sécession. Pour faire face au racisme, la communauté afro-américaine a construit deux bastions : l’Eglise noire (rassemblement des lieux de culte de la communauté) et le « nationalisme noir ». C’est au sein de ces deux institutions dévolues à l’émancipation des esclaves, puis à la fin de la ségrégation, qu’apparaît une figure combattante de l’homme noir, qui se réapproprie les rapports de domination à son avantage. Ebauché par Malcolm X, cet homme hyperviril est coriace, fier, et ne laisse pas filtrer ses émotions. En version bas du front, ça donne 50 Cent, son apologie des armes à feu et son rapport aux femmes, plutôt cavalier.

« L’hypermasculinité est une force vivante au sein des communautés noires, souligne Elijah Ward, professeur à l’université de Saint-Xavier, dans l’Illinois. Les rappeurs “gangsta” ont digéré le patriarcat, le sexisme et le matérialisme déjà à l’œuvre au sein de la société américaine, tout en y injectant leur vision de jeunes hommes noirs. » L’homophobie devient alors une stratégie de domination pour définir non pas seulement ce qu’est un homosexuel, mais surtout ce qu’est un homme. Et, pour Ice Cube, la réponse est claire : « Les vrais nègres ne sont pas homos. » Enfin, pas ouvertement. Dans son livre Hiding in Hip Hop, l’essayiste Terrance Dean dépeint l’existence d’une sous-culture gay au sein de l’industrie musicale : cadres des maisons de disque, managers, rappeurs… Toute une vie secrète jamais disséquée. Pas moins d’un tiers d’entre eux seraient gays. « Alors que la société est devenue plus tolérante sur le sujet, le hip-hop est loin d’avoir été aussi progressiste, confie-t-il. Sans leader, il se fait devancer par la culture mainstream et neparvient pas à remplir la mission qu’il s’était lui-même donné : refléter le monde comme il est. »

Pourtant, tout s’accélère à partir de 2009. Kanye West et Jay-Z parsèment leurs raps de l’expression « no homo » : une façon de se débarrasser des sous-entendus gays, tout en suggérant qu’une deuxième grille de lecture est possible. On passe du déni homo à une reconnaissance implicite.

Au même moment, une photo du rappeur Lil Wayne embrassant son mentor Baby circule sur le Web, tandis que l’animateur radio culte Mister Cee est surpris dans sa voiture avec un travesti – comportement pourtant plutôt hétéro , nous renseigne notre consœur bien renseignée de Libération . « L’industrie a tout de suite fait front pour Mister Cee, mais les fans ont réagi violemment, commente Dean. Le milieu est au courant et ça ne pose pas problème. Le grand public, mis à l’écart, tient un autre discours. » Et Dean de réclamer un leader pour faire évoluer les mentalités. Ce leader, ça pourrait être Frank Ocean. Membre du collectif Odd Future, Ocean a fait son coming-out cet été en publiant une lettre dans laquelle il dit avoir été amoureux d’un garçon. « Les jours où nous étions ensemble, le temps s’échappait […]. Au moment où j’ai compris que je l’aimais, le mal était fait. Il n’y avait plus d’échappatoire. » Largement commenté, son coming-out a été bien accueilli. Jeune, issu du giron indépendant, Frank Ocean est moins sensible aux menaces habituelles.

Comme le suggère un journaliste du site Daily-Beast.com, la fortune imposante des plus grands rappeurs, leur médiatisation extrême et une popularité sans borne les oblige à ne plus se définir contre la société dominante – ils en font désormais partie. Alors que le hip-hop se définissait comme une culture de résistance, il a largement infiltré les secteurs mainstream, du cinéma à la pub. Et ça va même plus loin : certains rappeurs se sont rendu compte que les homos représentaient un marché supplémentaire, et donc une nouvelle source de revenus. Ainsi de Fat Joe qui cite Lady Gaga : « Je ne sais pas si elle est lesbienne mais elle maîtrise parfaitement ce côté gay. Et elle est en train de gagner ! »

Comme quoi l’embourgeoisement a parfois du bon…

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