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le rap est-il la nouvelle variété ?

5 min

« Ceux qui assistent au concert et ceux qui se produisent sur scène seront punis d’un châtiment divin pour avoir participé à une réunion de la sodomie. » Ce délicat anathème, rapporté dans une brève de Libération , est dû à un certain “Saïdjagfar Loutfoullin, l’imam du Tatarstan, une république russe, assez ronchon contre les shows que doit donner Elton John en Russie, en décembre.” Pour la sodomie, je ne sais pas, mais pour le cœur, la musique est hautement recommandable, comme on l’a appris dans M le magazine du Monde : “une étude présentée lors du dernier congrès de la Société européenne de cardiologie conclut que les patients souffrant d’affections coronaires se rétablissent plus vite s’ils écoutent régulièrement de la musique de leur choix. « Les malades doivent choisir la musique qui engendre des émotions positives », estime la professeure Deljanin Ilic, qui a conduit les recherches. La cardiologue serbe prévient que « le heavy metal, en revanche, risque plutôt d’augmenter le stress ». Ce qui n’engage qu’elle” , prend garde de conclure le magazine. Et il fait bien, car le fan de metal est sourcilleux. On a ainsi pu lire cet été dans Télérama qu’au 31 juillet, “49 112 métalleux énervés ont signé une pétition sur le Net pour demander des excuses publiques à M6 après la diffusion du magazine Zone interdite consacré au Hellfest, à Clisson, dans lequel les festivaliers sont désignés en ces termes : « drogués, alcooliques, irrespectueux, voleurs et satanistes ».”

Il fut une époque où ce genre d’anathème s’adressait également aux amateurs et aux chanteurs de rap. On en est loin aujourd’hui, où cette musique s’est considérablement respectabilisée, comme l’a raconté Emmanuel Marolle dans le Parisien à l’occasion du show Urban Peace 3 , qui s’est tenu le 28 septembre au Stade de France devant plus de 50 000 spectateurs. « Sacrifice de poulet », « Qu’est-ce qu’on attend pour foutre le feu », « J’appuie sur la gâchette », « L’Etat assassine »… Il y a vingt-cinq ans, rappelle le journaliste, ce n’était pas la franche rigolade dans les textes des pionniers du rap en France, NTM, Assassin ou Ministère A.M.E.R. Refrains antiflics, anti-FN, antipolitiques, les premières icônes du hip-hop exprimaient leur haine d’une société qui ne les accepte pas. Une voix des sans-voix qui se reconnaissaient dans ces chansons coup de poing. A côté de ces jeunes loups, MC Solaar paraissait doux comme un agneau avec ses références à Gainsbourg ou Bobby Lapointe. « Ma tactique attaque tous tes tics avec tact », dans Victime de la mode ou « Je suis l’as de trèfle qui pique ton cœur » sur Caroline. Rien de bien méchant face au « Police, machine matrice d’écervelés mandatés par la justice sur laquelle je pisse », de NTM. Du côté de Marseille, IAM osait jouer sur les deux tableaux : des textes engagés et des tubes festifs comme son célèbre Je danse le Mia. Même si la chanson plutôt joyeuse sur la nostalgie des soirées en discothèque cache quelques côtés obscurs : « J’entends encore le rire des filles, qui assistaient au ballet des Renault 12 sur le parking. A l’intérieur, pour elles c’était moins rose Oh cousine, tu danses ou je t’explose ? » Le rap n’était alors pas à une contradiction près. Jusqu’à ce que Doc Gynéco ne fasse voler en éclat les postures de méchant garçon avec ses refrains sexy et vaporeux : « Viens voir le docteur, non n’aie pas peur », « Vanessa, je pense à toi, j’ai les dessous mouillés ». En 1996, son album Première consultation se vend à un million d’exemplaires et devient la matrice d’un rap qui veut vendre et plaire au plus grand nombre. « Classez-moi dans la variet », chantait-il alors.

Ainsi, doucement mais sûrement, les textes de rap s’ouvrent davantage, sans toujours éviter les glissements vers des propos sexistes, crâneurs et bling-bling de poids lourds comme Booba et Rhoff, virtuoses de la « punchline », cette façon de trouver la formule qui claque. « T’as un portefeuille à damier, mais t’as rien à damer », pour le premier, « Kamikaze comme les japs sur Pearl Harbor. Mon stylo s’affole comme les aiguilles de mon tableau de bord », pour le second.

Mais les rappeurs ont aussi du cœur et tombent de plus en plus le masque. Orelsan vomit le cynisme du succès : « J’ai pas téléphoné pour l’anniversaire de ma sœur. Alors que j’appelle mon manageur toutes les trois heures », hurle l’artiste dans Chant des sirènes. Sexion d’Assaut fait des chansons sur les mères. « Et même quand tout le monde est contre toi. Elle reste ta meilleure amie. T’aimerais lui dire ce qu’elle représente pour toi. Avant qu’elle ne perde la vie », avoue le groupe de Maître Gims dans Avant qu’elle parte. Soprano, lui, rêve de refaire l’histoire et de voyager dans le temps dans Hiro pour « boycotter l’hélicoptère de Daniel Balavoine », « crever les pneus de la moto à Coluche » ou « déclencher une alerte à la bombe à 7 heures dans les deux tours ». Des bons sentiments, sans risque” , conclut Emmanuel Marolle. Et s’il fallait encore une preuve que « le rap, c’est la pop d’aujourd’hui » , comme s’enthousiasme Benjamin Chulvanij, coproducteur d’Urban Peace et patron du label Def Jam qui abrite entre autres Psy 4 de la Rime et IAM, l’article du Parisien nous apprend encore que le 27 septembre, “Maître Gims, de Sexion d’Assaut, a annoncé avoir été contacté par Jean-Jacques Goldman pour faire partie du prochain spectacle des Enfoirés. La grande famille de la variété.”

Et voilà réalisé le vœu de Doc Gynéco…

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