LE DIRECT

Le Salon du livre, pour quoi faire ?

5 min

Les 48 auteurs brésiliens invités au Salon du livre auront fort à faire pour changer l'image de leur pays. Une opération de communication coûteuse, que de nombreux éditeurs français remettent en cause... A peine les animaux évacués de la Porte de Versailles, voilà que se profilent d’autres bêtes à poils et à plumes. Et bis repetita ! Comme en 1998, le Brésil sera l’invité d’honneur du Salon du livre de Paris (qui se tiendra cette année du vendredi 20 au lundi 23 mars). Pour représenter le pays, nous informe Marcelo Mello dans Le Magazine littéraire, 48 auteurs ont été sélectionnés par un comité présidé par Guiomar de Grammont, professeur à l’université d’Ouro Preto, d’après des critères fixés par le ministère de la Culture brésilien : « Les auteurs traduits en français auront la préférence. L’objectif du comité est d’assurer l’équilibre dans la sélection, en mêlant des auteurs débutants et confirmés, représentant tous les genres littéraires. Nous prendrons en considération les œuvres montrant la diversité ethnique et culturelle, qui garantissent la participation des différentes régions du pays. » Résultat : sur ces 48 auteurs, 42 sont traduits en France, et bien peu peuvent être considérés comme des débutants. Soulignons la prédominance des plumes masculines – un hasard dû aux disponibilités, selon le comité” ,et une “absence remarquable” , celle “de Chico Buarque, chanteur-compositeur populaire et excellent romancier, auteur récent d’ O irmão alemão (« Le frère allemand »).”

Carnaval et bikinis Ces auteurs auront en tout cas fort à faire pour changer l’image de leur pays : “pas facile pour le Brésil , constate le journaliste du Magazine littéraire, de se dissocier de son image de « Pays du Carnaval » – pour citer le titre ironique du premier roman de Jorge Amado. Le jour de l’annonce de la liste des auteurs invités, le site du Nouvel Observateur a illustré la nouvelle d’une photo exhibant trois femmes noires en bikinis jaune et vert, brandissant un drapeau du Brésil. Après protestations, l’image a vite été changée, mais a laissé une impression déplorable. Paula Anacaona, des éditions du même nom, a qualifié l’épisode de « désespérant ». Le journal O Globo a regretté la publication d’ « une image qui n’a pas de rapport avec la littérature et qui renforce des a priori sur le Brésil ». « C’est comme si, déclara la romancière Carola Saavedra, pour illustrer la présence des auteurs français à un événement au Brésil, on utilisait une image de danseuses de cancan. » « Nous aurons du boulot au Salon pour essayer de changer ce cliché », conclut l’écrivaine Tatiana Salem-Lévy.” Une opération de communication qui n’est pas donnée : “Selon le ministère de la Culture brésilien, rappelle encore Le Magazine littéraire, le coût de la participation au Salon s’élèvera à 1,2 millions d’euros… à la charge de l’invité. Une somme importante pour un pays où le salaire minimum est de 222 euros. Les écrivains brésiliens espèrent que cet investissement contribuera au développement de la littérature brésilienne contemporaine, même si on peine à imaginer qu’il fera, dans l’immédiat, progresser la lecture au Brésil. Certainement moins que l’enseignement et l’éducation pour lesquels les investissements se font attendre…”

Des dédicaces aux selfies En France aussi, d’ailleurs, on s’interroge sur le coût de la participation à l’événement. Trop cher, pas assez rentable. Le Salon du livre de Paris, nous apprend Macha Séry dans Le Monde, doit faire face à la défection de quelques poids lourds du secteur : les éditions Odile Jacob et les quatre maisons généralistes du groupe Hachette, à savoir Grasset, Stock, Calmann-Lévy et Lattès, seront les grands absents de cette 35e édition. « La formule actuelle du Salon n'est plus adaptée », pour l'éditrice Odile Jacob. « Il devient de plus en plus difficile de convaincre des libraires de fermer boutique pendant quelques jours pour tenir notre stand, souligne pour sa part le patron des éditions Grasset, Olivier Nora. Car ils ne s'y retrouvent pas financièrement. » Quiconque ayant arpenté les allées du Salon du livre de Paris a été témoin de cette scène ô combien cruelle, où des curieux prennent d'assaut la table d'un auteur à succès, non pour lui demander un livre dédicacé, mais pour faire avec lui un selfie... tandis qu'à ses côtés se morfondent des confrères attendant le chaland devant une pile d'ouvrages inentamée. « Beaucoup d'écrivains font le déplacement pour rien. Or, le Salon du livre représente un mois de travail avant et quinze jours après », explique Manuel Carcassonne, à la tête des éditions Stock. En fait, la plus grande manifestation littéraire d'Europe, avec près de 200 000 visiteurs, est devenue l'exact reflet du milieu de l'édition, qui voit les achats des Français se concentrer chaque année davantage sur une poignée de best-sellers. « Dans un marché plus difficile, les ventes des auteurs très installés, considérés comme des valeurs refuges, s'envolent tandis que celles des autres s'effondrent », résume Florence Sultan, directrice générale de Calmann-Lévy. […]

Reconquérir le terrain du sens En période de disette, l'heure est aux arbitrages budgétaires. Editeur de Michael Connelly, C. J. Box, Donna Leon et George Pelecanos, Calmann-Lévy a décidé de privilégier, cette année, le festival Quais du polar, plus valorisant, dit-on, en termes de visibilité et d'échanges, que le Salon du livre qui pâtit paradoxalement de son gigantisme (55 000 m2, 1 200 éditeurs, 4 700 séances de dédicace). Comme d'autres éditeurs, Olivier Nora est partisan d'un retour au Grand Palais, où s'est tenu le Salon jusqu'en 1993 : « Il faut refaire du Salon un événement par ses rencontres et ses débats. Auparavant, c'était en effet la plus grande librairie de France où les maisons apportaient le fond de leur catalogue, des curiosa susceptibles d'attirer les flâneurs. Aujourd'hui, il s'agit d'une foire à la nouveauté portant le label “vu à la télé”. Il nous faut contre-attaquer et nous réinventer si l'on veut reconquérir le terrain du sens. » Vaste chantier…

L'équipe

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......