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Le scandale Nijinski (n'est pas celui qu'on croit)

6 min

“Ce mercredi 29 mai, raconte Marie-Valentine Chaudon dans La Croix , le parterre du Théâtre des Champs-Elysées était fleuri. Des ministres, une première dame et de nombreux notables en tenue de soirée. Le « Tout-Paris », comme un siècle auparavant. On y donnait le même programme que le 29 mai 1913 mais l’issue fut bien différente. Ni hurlements, ni insultes, aucun échange de gifles, ni de dames du monde tentant d’arracher les strapontins. La création du Sacre du printemps en 1913 par les Ballets russes de Diaghilev reste l’un des plus grands scandales artistiques de l’histoire. Trop de modernité, trop d’audace dans la musique d’Igor Stravinski et dans la danse, imaginée par Vaslav Nijinski. Le ballet n’a été donné que six fois avant d’être perdu. La version dansée dans le monde, présentée par le Théâtre Mariinsky de Saint-Pétersbourg, a été reconstituée en 1987 par un couple de chercheurs anglais, Millicent Hodson et Kenneth Archer. Mercredi, une spectatrice de 93 ans, venue spécialement des Etats-Unis, ne l’avait encore jamais vue : Tamara Nijinski, la fille du chorégraphe.”

« Ne l’avait encore jamais vue » ??? Oui, car, explique Rosita Boisseau dans Le Monde , “Tamara Nijinski, qui vit à Phoenix (Arizona) depuis cinquante ans, a accepté de voir le spectacle interprété par le Ballet du Mariinsky pour une raison majeure : pour la première fois depuis 1987, des droits d’auteur lui ont été versés ainsi qu’à l’autre héritier de Nijinski, Vaslav Markevitch, fils de Kyra, la fille aînée du chorégraphe. « C’est effectivement à peine croyable, reconnaît Corinne Honvault, de la Société des auteurs et des compositeurs dramatiques (la SACD), chargée du dossier depuis un an. Pour la première fois en vingt-cinq ans d’exploitation du Sacre du printemps de Nijinski par Millicent Hodson et Kenneth Archer, des droits ont été négociés pour les successeurs de Nijinski et versés par le Théâtre des Champs-Elysées pour les quatre représentations ayant lieu dans la salle. » Un cas qui pourrait faire école pour la SACD sur le terrain de la chorégraphie.

En 1913, Igor Stravinsky, Vaslav Nijinski et Nicolas Roerich, co-auteurs du Sacre du printemps, ont déclaré leur œuvre à la SACD. Un bulletin, preuve incontestable, en fait foi. Lorsqu’en 1987, Millicent Hodson et Kenneth Archer, qui vivent en Angleterre et ne sont pas membres de la SACD, présentent leur reconstitution interprétée par le Joffrey Ballet, à Los Angeles, aucune déclaration de droits n’est opérée en France. Depuis, en dépit des démarches entreprises par la succession Nijinski, ils ont opposé « un ballet d’avocats et une fin de non-recevoir », résume Christian Dumais-Lvowski, chargé de mission de la Fondation Vaslav et Romola Nijinski, créée par Tamara Nijinski en 1991. « Nous ne remettons pas en question la valeur du travail d’Hodson et Archer, insiste Corinne Honvault. Mais plutôt le fait qu’ils surfent sur le nom de Nijinski et présentent le spectacle sans l’autorisation de la succession. Et sans que le public se doute de quoi que ce soit ! Il s’agit d’un cas d’exploitation d’un nom, par ailleurs déposé comme marque, et d’une spoliation intellectuelle. »

Depuis vingt-cinq ans, le fait que Millicent Hodson et Kenneth Archer aient remonté Le Sacre du printemps avec des compagnies étrangères, n’a pas rendu la tâche facile à la SACD. La questions des droits d’auteur pour un chorégraphe n’est pas abordée de la même manière en France et dans les pays anglo-saxons. « Il est très difficile pour la SACD d’agir à l’étranger, reconnaît Corinne Honvault. Par ailleurs, dans le système de copyright anglo-saxon, les chorégraphies ne sont pas protégées tant qu’elles ne sont pas transcrites ou enregistrées sur un support papier ou vidéo. Le fait qu’il n’y ait pas de partition écrite par Nijinski, même s’il existe de nombreuses traces du ballet, explique aussi nos difficultés. »

La programmation en France, au Théâtre des Champs-Elysées, du 29 au 31 mai, de la reconstitution de Hodson et Archer, qui ont aussi remonté deux autres des quatre ballets chorégraphiés par Nijinski dans les mêmes conditions, était l’occasion de frapper un grand coup. « Hodson et Archer ont bâti un empire commercial sur le nom de Nijinski, assène Christian Dumais-Lvowski. C’est une négation des droits du chorégraphe de l’œuvre première. Grâce au fait que pour la première fois, des droits ont été réglés en France aux successeurs, nous créons un précédent pour continuer la lutte. »

Joints par téléphone et par courriel [par Le Monde ], Millicent Hodson et Kenneth Archer ont immédiatement répondu à cette attaque. « Nous possédons les droits de notre reconstitution d’après Nijinski du Sacre du printemps . Depuis 1987, des honoraires et des droits nous ont été payés et à personne d’autre. Seul le Théâtre des Champs-Elysées a versé, cette fois-ci, de l’argent à la famille Nijinski. » Ils précisent : « De 1980 à 1987, pendant toutes les années où nous avons travaillé sur la reconstitution, nous avons essayé d’établir si oui ou non la famille Nijinski avait des droits sur un ballet qui avait disparu et dont nous souhaitions présenter un fac-similé. A cette époque, à Londres, le représentant légal de la succession Nijinski, Eric Glass, nous a informés que puisqu’il n’y avait pas de document de Nijinski lui-même sur le ballet, il n’y avait pas de raisons de demander de droits. »

Ce dossier devrait alarmer les chorégraphes dont le statut d’auteur est chose récente : la SACD ne les reconnaît que depuis 1991. « Pour la génération apparue dans les années 1980, la question de la reprise de leurs pièces par des interprètes les ayant dansées peut entraîner des problèmes de prérogatives, précise Corinne Honvault. Cette affaire choquante devrait les sensibiliser à la protection de leurs œuvres après leur disparition et à la transmission du patrimoine chorégraphique dans le respect de la chaîne des droits. »

Et puis Tamara Nijinski aura eu une seconde raison de se réjouir de sa venue à Paris : la ministre de la Culture, apprend-on dans Le Figaro , a profité de l’occasion pour lui remettre les insignes de commandeur des Arts et des Lettres. Preuve, s’il en fallait une, que ce n’est plus Nijinski qui fait scandale…

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