LE DIRECT

A l'écoute des néomélodiques napolitains

4 min

Qui est la chanteuse américaine la mieux payée aux Etats-Unis ? Eh bien, selon le magazine Billboard , cité par Le Point , “avec 35 millions de dollars gagnés aux Etats-Unis en 2011, c’est la chanteuse de country Taylor Swift, 22 ans, qui arrive en tête des chanteurs les plus gâtés. Elle détrône Lady Gaga, qui en revanche a franchi la barre des 20 millions d’abonnés sur Twitter.“

Et en Angleterre, qu’est-ce qu’on écoute ? Selon Le Figaro , depuis le 18 mars, “avec leur CD In My Dreams, Military Wives, un chœur composé de 247 épouses et compagnes de militaires britanniques servant en Afghanistan, est numéro un des meilleures ventes d’albums au Royaume-Uni établi par The Official Chart. Le chœur féminin détrône le nouveau CD de Bruce Springsteen, The Wrecking Ball.“

Et à Naples ? Eh bien à Naples, on n’écoute ni Taylor Swift, ni Lady Gaga, ni Bruce Springsteen, et encore moins les Military Wives. Ce qui fait un tabac, encore et toujours, et nulle part ailleurs qu’à Naples, c’est la chanson napolitaine. Le journaliste et écrivain Roberto Saviano a consacré un article à cette particularité locale, qu’a publié Libération . “Quand je vivais dans les « quartiers espagnols » de Naples – secteur populaire bien connu de la ville –, écrit l’auteur de Gomorra , je connaissais toutes ces chansons par cœur. Et je reconnais encore ces airs appelés « néomélodiques » qui jaillissent des radios à plein volume ou servent de sonneries de portables.

Ces chanteurs napolitains sont volontiers l’objet d’un mépris un peu snob. Mais leur succès – à voir leurs vidéos sur Youtube et le nombre de leurs contacts – est comparable à celui des chanteurs pop italiens les plus populaires, avec un marché comparable, voire supérieur. Male, la chanson de Rosario Miraggion, a un nombre de visiteurs largement supérieur à celui des stars nationales.

Le talent et la damnation des néomélodiques est de savoir raconter les moments les plus difficiles de la vie quotidienne de ceux qui en sont, ou en seront, les destinataires : personnes en fuite, femmes avec des fiancés ou des maris en cavale, tueurs à gages qui ne supportent plus leur dur travail. Ces chansons prouvent qu’il existe une quotidienneté de la guerre. Les néomélodiques réussissent à l’exprimer. Ils la rendent épique et lui donnent un sens héroïque. Ces tubes pourraient être considérés comme autant d’« apologies de crimes et délits ».

Il y a pourtant en ces chansons quelque chose de plus complexe. Cette quotidienneté n’est pas seulement un endoctrinement militaire, mais aussi une éducation sentimentale. Dans Il Mio Amico Camorrista (« Mon ami le membre de la camorra »), Lisa Castaldi chante les vertus d’un boss, son ami, « un homme plein de qualités qui marche bras dessus bras dessous avec le courage et la peur ». Il y eut aussi, ces dernières années, de nombreuses chansons contre les repentis, décrits comme le mal absolu. L’une des plus féroces est de Mirko Primo, Pe Colpa è Nu Pentito (« Par la faute d’un repenti »), dont le refrain clame : « Avant, c’était mon ami, maintenant c’est un repenti et il m’a condamné pour toute la vie / Mais comment peuvent-ils croire ces gens qui ne s’ont qu’infamie ? »

Les néomélodiques remplissent un vide , explique Roberto Saviano. La chanson italienne moderne a ignoré ces thèmes et ce monde. Eux, ils y vivent et le racontent. Ils ne le dénoncent pas : ce serait être un traître ou, comme ils disent, un « infâme ». Parfois, ils le célèbrent d’autres fois, ils le subissent le plus souvent, ils racontent le courage et la douleur. De façon sibylline, certains conseillent de ne pas suivre cette voie. La plupart en chantent l’honneur. Ces chansons et ces chanteurs toujours bronzés, aux coiffures absurdes et aux poitrails épilés, peuvent paraître ridicules. Mais, personnellement, j’y ai plus appris sur l’Italie que la lecture de dizaines d’éditoriaux. Ils représentent une part importante de ce pays. Leurs voix sont souvent enchanteresses, mais d’autres fois médiocres avec un timbre rauque ou pleurnichard.

Leur célébration du crime et de la vengeance, de l’honneur et de l’affiliation à une bande est un plan prémédité, un de plus. Dans leurs paroles, il n’y a pas une seule référence à l’idée de justice, ni jamais de dilemme moral. Elles expriment une nouvelle éthique, non pas universelle, mais modelée sur la bande. Tuer est une erreur, mais c’est nécessaire. C’est une erreur de se donner à une vie criminelle, mais cela peut se faire dans l’honneur. La richesse est nécessaire et, pour y arriver, il faut prendre des risques. Ces derniers temps, elles sont écoutées aussi par des Romains ou des Milanais qui n’ont pas d’origine méridionale. Ils les ont baptisées « Napoli ». Les regarder et les écouter, c’est regarder et écouter le pays. Même si cela nous choque, nous ne pouvons pas l’ignorer.“

Il faut toujours écouter les chansons populaires…

L'équipe

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......