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L'édition sans éditeurs (par Christophe Payet)

8 min

L'édition sans éditeurs , c'est maintenant.

En 1999, André Schiffrin publie sous ce titre un livre de référence.

Il y décrit une édition américaine vampirisée par les grands groupes. Il raconte sa propre expérience à la tête des éditions Pantheon, rachetés par Ramdom House, eux-mêmes rachetés par Newhouse.

Un livre qui sonne aujourd'hui comme une prophétie du virage qu'est en train de prendre l'édition française.

Dans les Inrockuptibles, Nelly Kaprièlan s'appuie d'ailleurs sur ce manifeste d'Andre Schiffrin pour regretter les changements récents à la tête des éditions Robert Laffont.

Le 10 avril dernier, le PDG de Robert Laffont, Leonello Brandolini a été remercié par la maison mère Editis après 14 ans à ce poste. Il avait auparavent dirigé la maison de poche Pocket . « Il aurait refusé leurs propositions face à des résultats de ventes moins bons qu'avant », écrit la journaliste.

Et dans Le Monde, Alain Beuve-Méry rappelle les précédents. En 2012, Editis a infligé le même sort à une autre de ses filiales : les éditions Plon. Le PDG Olivier Orban fait valoir ses droit à la retraite et la maison est mise sous la tutelle d'une duo : Alain Kouck et Pierre Dutilleul. La priorité est « d'éplucher les comptes et les notes de frais ».

Six mois plus tard, la direction de Plon est confiée à Vincent Barbare, PDG des éditions First-Gründ.

First-Groünd, vous savez, c'est cette marque à « haute valeur littéraire » qui publie la collection « Pour les Nuls ». Sa mission sera lui aussi « d'assainir les comptes ».

D'après Alain Beuve-Méry, « cette crise interne a été précédée par quelques signes avant-coureurs » : notamment le départ en janvier de Brigitte Lannaud, numéro 3 de l'entreprise. Et le journaliste s'inquiète de l'avenir de Nicole Lattès, « âme éditoriale de la maison » qui « formait un tandem efficace avec M. Brandolini ».

Et comme dans les descriptions du livre d'André Schiffrin, c'est du rachat par un groupe que vient la pression. En 2007, Editis a été racheté par l'espagnol Planeta, qui a beaucoup emprunté pour réaliser cette opération qui doit maintenant rembourser alors que le secteur est en crise.

Cette tendance aura-t-elle un impact sur les politiques éditoriales ? On ne peut pas en être certain. Même si l'on peut se permettre d'imaginer que ces gestionnaires, nommés pour redresser la barre financière, n'hésiteront pas longtemps, entre le pari d'une audace littéraire et la mixture d'une recette prête-à-consommer.

L'une des dernières recettes nous est rapportée par le Figaro. « Fini les vampires », nous dit Françoise Dargent. Place à la « sick lit » : des romans ultra-réalistes sur la maladie chez les jeunes. On y croise des adolescents luttant contre le cancer et autres réjouissances. « Certes, les héros sont condamnées, mais ils transcendent le mal par leur joie de vivre », écrit la journaliste. Et pour trouver la raison d'une telle vague éditoriale, il ne faut pas chercher bien loin. Pour Françoise Dargent, ce sont tout simplement « les effets secondaires de la méthode miracle lancée par un certain docteur House ».

Les gestionnaires remplacent les éditeurs, les « méthodes miracles » vont-elles remplacer la littérature ?

Une déclaration récente du célèbre auteur David Mamet est assez éclairante sur ces évolutions. Il a annoncé vouloir auto-éditer son prochain livre. L'édition sans éditeur ultime, en quelques sortes. Et Libération nous explique son choix. L'auteur a déclaré au New York Times que « le monde de l'édition, c'est comme Hollywood : personne ne fournit jamais le marketing promis ». Hollywood, le marketing, l'industrie du livre... un signe des temps peut-être.

Dans un article publié en 2010, Thierry Leclère parlait « d'alter-éditeur » pour évoquer André Schiffrin. Bientôt, le fait même de nommer un éditeur aux postes d'édition sera un geste dit « alternatif ».

Mais dans les Inrockuptibles, Nelly Kaprièlan se réjouit d'une nominations dans la paysage éditorial ! « Celle par Hachette d'un éditeur véritablement littéraire, Manuel Carcassonne ». Il quitte Grasset pour rejoindre Stock, où il va remplacer Jean-Marc Roberts disparu le 25 mars dernier.

Un vrai éditeur, vraiment littéraire. Et dont pourtant l'une des premières décisions a fait quelques vagues. A peine arrivé, Manuel Carcassonne a décidé de déprogrammer Toute la noirceur du monde de Pierre Mérot, que Jean-Marc Roberts voulait faire sortir pour la rentrée littéraire 2013. C'est l'histoire d'un enseignant virant peu à peu à l'extrême-droite. Mais ce livre avait auparavant été refusé par Gallimard et par... par Grasset.

Manuel Carcassonne se justifie donc ainsi : au printemps dernier, c'est lui qui avait refusé le manuscrit chez Grasset ! « Je ne peux désavouer mon propre jugement, argument-il, ni ne veut publier un texte que je n'approuve pas et ne saurais donc être en situation de défendre ».

Alors que penser de cette décision ? Est-ce qu'elle démontre que même les « éditeurs véritablement littéraire » peuvent manquer de courage et ne sont pas toujours un gage de respect d'une âme éditoriale ?

Ou est-ce qu'à l'inverse c'est la décision courageuse d'un éditeur « véritablement littéraire », qui ne défend que des livres dans lesquels il croit ?

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