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Léonard énerve

6 min

Je vous parlais lundi, dans cette revue de presse, des théories du complot autour de la paternité, contestée par certains paranoïaques, des œuvres de Shakespeare. En peinture, c’est évidemment la figure de Léonard de Vinci qui est l’objet de tous les fantasmes et de disputes sans fin. Alors que les billets continuent à s’arracher à la National Gallery de Londres, qui présente jusqu’au 5 février l’œuvre peinte de sa période milanaise, une polémique fait rage en France dans le petit monde des experts depuis que début octobre, Le Journal des Arts a dénoncé la restauration par le Louvre de la Sainte Anne du génie de la Renaissance, estimant que, plus interventionniste qu’initialement prévue, elle fait courir des risques majeurs au chef-d’œuvre. Dans un magistral exercice de communication de crise, qui devrait faire école, le Louvre a contre-attaqué en multipliant conférences de presse et communiqué pour expliquer que pas du tout, tout va bien, la restauration se fait dans les règles de l’art, une version rassurante reprise par de nombreux journaux, comme La Croix , Le Figaro ou encore Télérama .

Tout semblait donc s’apaiser, mais voilà que deux démissions relancent la controverse sur la restauration du tableau de Vinci. C’est le site Artclair.com qui a révélé l’affaire, relayée par le journal Libération . Les deux membres démissionnaires du comité scientifique surveillant la restauration de La Vierge à l’enfant en compagnie de sainte Anne , pour reprendre le titre complet du tableau de Vinci, sont Jean-Pierre Cuzin, ancien directeur des peintures au Louvre, il y a un mois et demi déjà, et, depuis quelques jours, Ségolène Bergeon Langle, qui dirigeait la restauration aux musées de France dans les années 80. « Chacun pourra juger du résultat , note Vincent Noce dans Libération : une fois la restauration terminée, le tableau sera accroché en mars au Louvre, au cœur d’une exposition sur les vingt dernières années du peintre. Cette monographie fera suite à celle en cours à la National Gallery de Londres sur la période précédente, passée à Milan. Jamais on n’a vu un tel rassemblement de peintures de sa main. Malgré le froid, les files d’attente devant la National se forment trois heures avant l’ouverture. Les tickets dépassent 500 euros à la revente. Dans deux semaines, la National Gallery accueillera les spécialistes pour une conférence scientifique. Même si elle n’est pas inscrite, la dispute du Louvre ne manquera pas d’animer les discussions. Les motivations des deux démissionnaires semblent cependant différentes , note Vincent Noce. Dès le début, Cuzin ne souhaitait pas l’allègement des vernis, jaunis par le temps. Le départ de Ségolène Bergeon Langle est plus surprenant : elle a été elle-même responsable de restaurations similaires, comme celle ayant restitué la vision des bleus et rouges de la grande Sainte Famille de Raphaël. Mais, contre les autres scientifiques, elle s’était opposée à l’enlèvement d’un bout de vernis abîmé, qui floutait le corps du petit Jésus de la Sainte Anne. Ses relations avec la restauratrice, Cinzia Pasquali, étaient manifestement tendues. L’embauche d’une spécialiste venue d’Italie a aussi suscité des réactions négatives. En marge, des associations hostiles à ces opérations esthétiques sont allées beaucoup plus loin, accusant le Louvre de mettre en danger la couche picturale de Vinci. Le musée dément formellement, examens scientifiques à l’appui. L’avis du conseil a été unanime sur ce point.

S’ajoutent à cette dispute de vieilles oppositions nationales. A Londres, le Guardian souligne le rôle des deux responsables de la National Gallery au sein du comité. « Les Anglais ont pris le pouvoir au Louvre, réagit un opposant, ils veulent que les couleurs pètent, pour des expos spectacles. Tout ceci obéit à une logique : les musées sont devenus des entreprises. » Responsable de la peinture italienne au Louvre, Vincent Delieuvin est un peu effaré : « On se croirait revenu aux années 40 ! Les spécialistes italiens sont tout aussi d’accord avec l’allègement des vernis. C’est une restauration qui ne pose pas de difficulté, sauf que c’est un Léonard… et on a le sentiment d’assister à un débat antérieur aux récentes avancées scientifiques. » » Les spécialistes italiens, justement, se déchirent eux aussi autour de Léonard, à propos d’une légendaire fresque monumentale de Vinci, La Bataille d’Anghiari , que d’aucuns croient cachée derrière celle de Giorgio Vasari, représentant la bataille de Marciano dans le salon des Cinq-Cents du Palazzo Vecchio de Florence. Philippe Ridet, le correspondant à Rome du Monde a raconté comment « l’histoire fait grand bruit depuis que des travaux de recherche, autorisés par le fougueux et médiatique maire de Florence, Matteo Renzi, et parrainés pour 250 000 dollars par la revue National Geographic contre une exclusivité, ont été interrompus par la justice. Le parquet de Florence a été saisi d’une plainte de l’influente association de protection du patrimoine, Italia Nostra. Une pétition lancée par Tomaso Montanari, tout aussi fougueux professeur d’histoire de l’art à l’université de Naples, a recueilli 400 signatures d’experts, d’historiens de l’art, de directeurs de musées du monde entier. Depuis, les carabiniers sont grimpés sur les échafaudages pour faire leurs expertises. Pour comprendre les données du débat, un retour en arrière de cinq bons siècles s’impose. En 1505, Léonard peint La Bataille d’Anghiari, « sa plus belle œuvre », selon ses contemporains. En 1563, Vasari exécute sa bataille à lui. Plusieurs théories s’affrontent. Pour les uns, la technique utilisée par Vinci n’aurait pas permis la conservation de l’œuvre. Pour les autres, les Médicis auraient demandé à Vasari de la recouvrir parce qu’elle célébrait une victoire dans laquelle ils n’étaient pour rien. Mais il existe une troisième théorie. Vasari se serait plié aux ordres de ses puissant commanditaires, mais en faisant en sorte de laisser l’œuvre de Vinci intacte grâce à un système de double mur. La preuve, selon les partisans de cette hypothèse ? Cette minuscule banderole sur la fresque où se trouvent deux mots mystérieux : « Cerca trova » (« Cherche et trouve »). Voilà trente-cinq ans que Maurizio Seracini, professeur à l’université de San Diego, en Californie, est persuadé que l’œuvre de Vinci repose sous celle de Vasari, intacte, espère-t-il. Il a introduit des microcaméras et des microsondes dans le Vasari. « Il a fait des trous ! », s’étranglent ses adversaires. « Nous nous sommes servis des fissures existantes », rétorque Matteo Renzi. »

Les résultats des premières analyses sont attendus à la fin du mois. En attendant, Maurizio Seracini a déclaré lundi au Figaro , à propos des attaques des pétitionnaires mécontents : « La polémique a du bon, car elle ravive l’intérêt pour la recherche en art. » On ne saurait mieux dire…

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