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Les adaptations littéraires : business facile, art difficile (par Christophe Payet)

4 min

Pour résoudre sa crise, le monde de l'édition regarde de plus en plus vers... le cinéma.

Les adaptations à l'écran se multiplient, et Cannes en est un exemple flagrant. Bien sûr, il y a le « Great Gatsby » mais également « La venus à la fourrure » de Sacher-Masoch adapté par Roman Polanski ou bien « As I lay Dying » de William Faulkner porté à l'écran par James Franco.

L'année dernière déjà Don de Lillo, Mauriac ou encore Musset étaient à l'honneur. Et Charlotte Pudlowski a compté pour Slate.fr : la palme d'or a été remise 30 fois à une adaptation littéraire.

Dans TéléObs, Flore de Bodman a donc enquêté. Car les éditeurs et les écrivains s'organisent pour bénéficier au maximum de cette tendance. A la télévision, 20% des soirées fiction de France 2 sont adaptées d'oeuvres littéraires et sur 10 films sortant en France, 3 ou 4 seraient tirés d'un livre.

Le phénomène existe depuis le cinéma muet, certes. Mais il a pris de l'ampleur. Et le dialogue entre le monde de l'édition et du cinéma s'est professionnalisé. Les grandes maisons d'édition se sont toutes dotées d'un service audiovisuel dédié. Et la directrice du département audiovisuel de Flammarion reconnaît que « c'est un tel relai de croissance, (qu'ils sont) « en train de faire une étude sur le sujet ».

Une journée du Salon du Livre est même exclusivement consacrée à ce marché. Et un projet est en cours pour en créer une à Cannes. Car aujourd’hui, se rendre à Cannes est un investissement important pour un petit éditeur. Sans aucune certitude d’avoir l’occasion de rencontrer des producteurs étrangers.

De leur côté, les écrivains aussi s'organisent. Ils ont par exemple plus recours à des agents littéraires. Il faut dire qu'une cession de droits d'adaptation audiovisuelle d'un livre rapporte généralement entre 10-20 000 euros et 300 000 euros à son auteur. Flore de Bodman cite aussi quelques records, comme les droits de « L'Empire des loups », qui ont rapporté 1 million d'euros à Jean-Christophe Grangé ou bien « Et si c'était vrai », racheté 2 millions d'euros par Spielberg à Marc Levy. Il n'y a pas vraiment de règle, si ce n'est… la loi du marché.

Globalement une adaptation coûte plus cher qu'un scénario original. Alors pourquoi le cinéma a-t-il tant recours aux romans ?

Dans le milieu plusieurs thèses circulent. A commencer par la crise du scénario et une carence de romanesque. Une autre avance que « les cinéastes ont simplement besoin de revisiter les œuvres qu'ils ont lues dans leur enfance ». Le directeur de la fiction de France 2, Thierry Sorel, voit lui une question de contraintes : la littérature est le lieu de la créativité, car l'édition peut prendre plus de risques... Les sommes engagées ne sont pas les mêmes.

D'autres diront qu'en période de crise, il est plus facile de tourner un film à partir d'un livre qui a bien marché. Mais est-ce qu'un livre à succès assure un film à succès ? Bien sûr que non. Il n'y a qu'à regarder l'échec relatif de l'Ecume des jours, aussi bien sur le plan de la critique qu'au niveau des entrées. L'adaptation de Vian par Gondry n'a réalisé que 47 000 entrées le premier jour de sa sortie. Ce qui est extrêmement décevant par rapport au budget de 20 millions d'euros engagés, explique Le Figaro. Et globalement, il faut se méfier des adaptations trop évidentes. Dans le Magazine littéraire, Hervé Aubron écrit au sujet de Gondry qu' « à vrai dire, la rencontre paraissait cousu de fil blanc, et la couture reste très apparente dans le film ».

Et les écrivains, comment réagissent-ils face à l'adaptation de leur œuvre ?

La plupart des romanciers « préfèrent se tenir à l'écart du processus d'adaptation » écrit Flore de Bodman. Le cinéma, c'est effectivement beaucoup trop contraignant pour un homme habitué à travailler seul. Il y a quelques exceptions d'écrivains-scénaristes. Jean-Christophe Grangé, Dan Franck, Emmanuel Carrère ou Olivier Adam. D'autres vont jusqu'à passer derrière la caméra comme Marc Dugain, Michel Houellebecq, Frédéric Beigbeder ou Delphine de Vigan.

Dans tous les cas, adapter nécessite de re-créer. Il faut resserrer le temps, limiter le nombre de personnages. Ce qui fait que certains types de romans sont plus facilement adaptables que d’autres. Le roman intimiste par exemple. « Deux personnages, une piaule », note Jean-Christophe Rufin.

Le livre et son adaptation sont bien sûr deux œuvres radicalement différentes. Mais le risque est grand pour l'auteur de se sentir trahi par le film. Amélie Nothomb, avait par exemple demandé d’inscrire au générique de l’adaptation faite de l’ « Hygiène de l’assassin » la mention « librement trahi de ». Selon le code de la propriété intellectuelle, un auteur a le droit de faire retirer son nom du générique et même de changer le titre du film.

Boris Vian aussi avait fait retirer son nom de l'adaptation de « J'irai cracher sur vos tombes » en 1959. Le 23 juin de la même année, le triste hasard fait qu'il meurt d'une crise cardiaque devant la projection du film. Adapter un roman n’est pas une opération sans risque. A bon entendeur.

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