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Les artistes tunisiens coincés entre extrémisme salafiste et lâcheté gouvernementale

4 min

La Tunisie a connu trois jours de couvre-feu la semaine dernière, suite aux émeutes, sans précédent depuis 2011, qui ont secoué le pays. Des salafistes et des jeunes s’étaient en effet affrontés aux forces de sécurité, faisant plus de 100 blessés, dont 65 parmi les policiers. Comme le rapporte l’envoyée spéciale du Monde en Tunisie, Isabelle Mandraud, “les incidents, qualifiés « d’actes terroristes » par le porte-parole du ministère de l’Intérieur, Khaled Tarrouche, ont commencé à éclater le 10 juin, jour de la fermeture du Printemps des arts, principale manifestation tunisienne des arts plastiques depuis une dizaine d’années, organisé au palais Abdellia, dans la banlieue chic de Tunis, à la Marsa. Plusieurs artistes y exposaient leurs œuvres récentes, leur angoisse aussi.

Une majorité de peintures avaient pour thème principal des « barbus » ou des femmes en niqab. L’une des toiles particulièrement visées par les salafistes montrait une femme nue entourée d’hommes noirs portant la barbe avec, à la place du sexe, un plat de couscous. Un mobile géant monté sur un ring affichait des punching-balls avec des têtes de femme voilée, musulmane, juive ou chrétienne. Des tableaux-affiches inventaient les slogans « République islaïque de Tunisie » ou « Niqab ni soumise ».

Dimanche, un homme est venu avec un huissier faire un « constat » sur les œuvres exposées. Puis quelques salafistes sont entrés, aussitôt sifflés et suivis par la foule des invités dans une atmosphère électrique. « Des policiers m’ont demandé de retirer des œuvres, ce que j’ai refusé, et nous avons lancé un appel sur Facebook pour qu’un maximum de personnes viennent nous soutenir », expliquait alors Yosra Ben Ammar, une galeriste de 37 ans, qui exposait quelques-uns des artistes les plus contestés. La police s’est déployée devant le palais pour empêcher tout débordement, mais la nuit suivante, des affrontements ont éclaté avec des salafistes revenus plus nombreux.

Une poignée d’entre eux est parvenue à s’introduire à l’intérieur et a détruit quatre œuvres. « Les artistes sont aujourd’hui menacés, ils sont dans la ligne de mire. Faut-il faire de l’art officiel ? », déplorait le lendemain matin Aïcha Gorgi, une autre galeriste en découvrant des graffitis sur les murs du palais où l’on pouvait lire : « Mécréants. Ennahda, les salafistes et Hezb-ut-Tahrir [un parti salafiste non officiel] sont frères. »

Après le cinéma, la télévision, le théâtre, déjà la cible d’incidents à répétition, les artistes peintres ont désormais le sentiment d’être à leur tour visés par des extrémistes religieux. Cette chronologie a d’ailleurs inspiré un « manifeste des 70 », intellectuels et artistes, pour dénoncer « l’idéologie islamiste [qui] avance pour imposer à la société tunisienne son ordre dogmatique ».

Accusé de « complaisance », voire de connivence, avec les salafistes, le gouvernement dirigé par M. Jebali, secrétaire général du parti islamiste Ennahda, a réagi dans deux directions opposées : en procédant, d’un côté, à plus de 160 interpellations et en condamnant la violence, mais aussi en annonçant son intention de déposer une plainte contre les organisateurs de l’exposition et le dépôt d’un projet de loi… pour criminaliser « les atteintes au sacré ».

« L’atteinte au sacré est une ligne rouge, a prévenu devant la presse, mardi, Nourredine Khadmi, le ministre des Affaires religieuses, qui a lancé un appel au calme à travers une consigne passée aux imams officiels. Il faut respecter le peuple tunisien, sa dignité, sa civilisation et son histoire. » A ses côtés, Mehdi Mabrouk, le ministre (indépendant) de la culture, a annoncé la fermeture du palais Abdellia.“

Trois jours plus tard, la même envoyée spéciale du Monde annonçait la levée du couvre-feu. Pour autant, précisait-elle, “les menaces contre les artistes, accusés de blasphème lors de la clôture du Printemps des arts, jugée offensante pour l’islam et à l’origine de la vague de violence, n’ont pas cessé. Dans un communiqué, la formation salafiste la plus radicale dirigée par Abou Ayadh, Ansar Al-Charia, a appelé ses partisans au calme en leur promettant de ne pas oublier « tous ceux qui ont nui au sacré » et en leur donnant « rendez-vous bientôt ». Dans une vidéo diffusée sur Internet, Houcine Laabidi, l’imam de la mosquée Zitouna, dans la médina de Tunis, a lui aussi appelé au meurtre des artistes exposants décrits comme des « mécréants ». Vendredi dernier, le ministère des affaires religieuses a annoncé que cet imam serait interdit de prêcher dans la mosquée, prenant ainsi, pour la première fois, des sanctions. « Nous sommes tous musulmans », a assuré le ministre, Nourredine Khademi, qui officie comme imam à la mosquée Al-Fatah.

Mais le mal est fait. Plusieurs artistes ont déjà quitté la Tunisie. Et ceux qui restent sont inquiets. Réunis dans une salle de cinéma de la capitale, plusieurs sont venus dire leur indignation. « Les artistes sont les victimes d’un jeu politique, a lancé la comédienne Jalila Baccar. Sous Bourguiba et Ben Ali, tout ce qui était politique était interdit, aujourd’hui c’est la même chose sous couvert de morale et de religion. »

A Paris aussi, les artistes tunisiens se mobilisent, apprend-on dans Libération. “Ils se sont retrouvés vendredi soir près de l’ambassade de Tunisie pour dénoncer les agissements des extrémistes et la « lâcheté » du gouvernement. Lamia Guemara, dont la toile Bleu de Prusse, qui représente un homme aux paupières cousues, a été détruite, a déclaré à l’AFP : « Je ressens énormément de colère, c’est triste qu’on en arrive là. Nous n’allons pas céder. Je répliquerai en exposant. »

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