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Les auteurs de bande dessinée victimes de la surproduction

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“Selon l’ACBD, l’Association des critiques et journalistes de bande dessinée (faut-il encore le rappeler ici ?), un record a été battu en 2011 , note Quentin Girard dans Libération : 5 327 albums ont été publiés « dans les librairies francophones en Europe ou via Internet ». Un chiffre en augmentation pour la seizième année consécutive. Mais derrière cette vitrine flatteuse, la vie des auteurs de BD est loin d’être rose : pression des éditeurs, revenus précaires, difficulté à entrer dans le milieu… Selon la même ACBD, il y aurait environ 2 000 auteurs, et près de 1 500 tenteraient vraiment de vivre de leurs crayons et autres pinceaux. Le plus souvent ils s’en sortent « difficilement » et sont obligés d’avoir une autre activité, même si quelques centaines ont aussi des confortables revenus.

Dans une petite rue près du métro Faidherbe-Chaligny, à Paris, [le journaliste de Libération s’est rendu à ] l’atelier Manjari, [qui] regroupe une quinzaine d’auteurs. Parmi eux : Bastien Vivès, Hubert, Merwan, Marion Montaigne ou Michael Sanlaville. La trentaine pour la plupart, ils arborent des styles différents et incarnent une nouvelle génération sans complexe face à ses aînés, tels Sfar, Trondheim ou Blain. A 41 ans, Hubert, le scénariste et coloriste de Miss Pas Touche est l’un des plus âgés de la bande. Il n’est pas très optimiste pour les plus jeunes : « En tant que coloriste, j’ai un carnet de commandes plein pour un an. Si j’étais débutant aujourd’hui, je flipperais beaucoup plus. » La faute, selon lui, à la « surproduction ». Les éditeurs, explique-t-il, ont « décidé de soutenir une augmentation des ventes par le nombre de titres publiés, pas par la qualité. » Résultat, le volume des ventes croît, mais le tirage moyen, et donc les revenus des auteurs, diminuent. Et Hubert de citer l’exemple de l’éditeur Delcourt : 840 titres en 2011, soit 15,77% de la production totale. « Cet éditeur est emblématique de ce type d’économie. En quelques années, il a racheté [les éditions] Soleil et est devenu numéro 2. »

Pour les auteurs, la vie est devenue plus incertaine. Il y a encore dix ans, se remémore Hubert, l’un des fondateurs du Snac BD, un syndicat d’auteurs regroupant 300 membres, « tu étais assuré d’être payé du moment que la maison d’édition était bénéficiaire. Un tiers seulement des bouquins étaient rentables, mais ce tiers bénéficiaire permettait de payer tout le monde ». Il ajoute : « Désormais, il faut que tous les bouquins soient rentables. » Ces changements affectent également les scénaristes et dessinateurs confirmés. Il y a quelques mois, Isabelle Dethan, 45 ans, auteure notamment de la série Sur les traces d’Horus (Delcourt), notait dans la Charente libre ses difficultés : « Mon revenu annuel est deux fois moins important qu’il y a dix ans. » […] Dans un milieu qui demeure dans l’ensemble très masculin, près de la moitié des occupants de l’atelier Manjari sont des femmes. Marion Montaigne vient de publier deux livres tirés de son blog de vulgarisation scientifique : Tu mourras moins bête. Malgré le succès de ses notes, « 20 000 vues en moyenne, 8 posts par mois », elle a eu du mal à être éditée. « C’est vraiment compliqué », dit-elle en se remémorant ses efforts pour dénicher un éditeur qui accepte de la payer correctement et de publier un ouvrage de qualité. « J’ai eu des propositions à des prix ridicules : 50 euros la planche, raconte-t-elle. Normalement, le tarif moyen est de 300 à 350 euros la planche, mais désormais les éditeurs ne raisonnent plus qu’en forfait. Le plus souvent : 6 000 euros pour 120 planches. » Marion se veut réaliste : « Il faut être rapide. Tu ne peux pas te permettre de passer six mois à temps plein sinon tu ne gagnes pas ta vie ! » Le bureau mitoyen est occupé par Merwan, l’un des auteurs de l’ Or et le Sang (chez 12bis). […] En quelques années, il a vu son métier évoluer. « Il y a plus d’éditeurs, c’est sans doute plus facile d’avoir sa chance. Mais tu peux faire une BD, puis terminé, plus rien », déplore-t-il. Pour durer, il faut obtenir du succès dès le premier ouvrage, quand bien même le projet est prévu en théorie sur plusieurs tomes. « Au début des années 2000, certains éditeurs commençaient à interrompre des séries en cours qui ne marchaient pas suffisamment selon eux. Mais c’était exceptionnel, se souvient-il. Aujourd’hui, tous le font. » Lui-même a dû se montrer rusé pour pouvoir publier son deuxième album. Le premier, Pankat, n’ayant pas très bien marché, l’éditeur ne voulait plus le financer. Il a dû renoncer à son à-valoir pour le terminer. Et le nom de la série a été modifié pour que les libraires acceptent de prendre l’album. « Il cherchent dans leurs bases de données les ventes du numéro précédent, et, dans bien des cas, refusent la suite », explique Merwan. Pankat s’est ainsi métamorphosé en Fausse Garde. « C’est un comportement dangereux pour la qualité, intervient Marion Montaigne. Les auteurs vont devoir exercer un autre métier et feront des suites tous les trois ans. Quand ils auront le temps… »

Bastien Vivès, lui, prépare un manga, intitulé Last-Man, avec trois camarades : deux dédiés au scénario et aux dessins (avec lui), le dernier préparant un jeu vidéo sur la série. Tous apprécient à sa juste valeur d’avoir trouvé un éditeur qui leur fait confiance pour au moins six ou sept tomes. « Le problème, raconte l’un des quatre compères , est le suivant : il n’y a plus beaucoup de BD qui se vendent énormément. » Il y a peu, écouler cinq ou dix mille exemplaires était considéré comme « normal ». Dorénavant, ce sont de véritables best-sellers. Et il devient de plus en plus difficile de s’y retrouver. Même les auteurs, telle Marion Montaigne, avouent s’y perdre. Un temps, elle fut libraire chez Gibert Jeune. « Mon chef de rayon me disait qu’une BD pouvait rester trois mois bien en vue. Aujourd’hui, c’est deux semaines maximum en pyramide. Je ne sais plus quoi lire tellement il y a de sorties », regrette-t-elle. Hubert nuance : « Ces dernières années, on a assisté à une ouverture du champ éditorial, c’est une bonne chose en terme d’offres ». […] Le numérique, support d’avenir s’il en est, n’apparaît pas à leurs yeux comme la solution idéale. Il est même plutôt porteur d’une précarisation croissante. « Les ouvrages se vendent moins cher sur les tablettes et les coûts sont logiquement moins importants pour les éditeurs, mais les droits d’auteurs, eux, restent étrangement les mêmes pour les auteurs », s’énerve Hubert. Les rentrées financières seront moindres. Pour Hubert, « les éditeurs intègrent au plan de financement le fait qu’ils ne vont, en définitive, pas payer la création. Comment va-t-on s’y retrouver ? »

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