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Les grands musées peuvent-ils se passer des expositions "blockbuster" ?

6 min

Comme la rumeur l’annonçait depuis trois semaines, “Alain Seban a été reconduit pour trois ans [seulement ?] à la présidence du Centre Pompidou lors du conseil des ministres du mercredi 29 février“ , annonçait la semaine dernière Le Monde en préambule d’une interview avec l’heureux reconduit, une interview qui commence par un exercice d’autosatisfaction quant aux excellents résultats de fréquentation du musée, « en hausse de 40% en cinq ans » . Dans un contexte où l’année 2011 a battu tous les records de fréquentation dans les musées français, avec 27 M de visiteurs, le journaliste, Michel Guerrin, fait remarquer à Alain Seban que « tous les gros musées, en période de crise, affichent des chiffres en hausse… » Réponse de Seban : « Peut-être, mais pas au même niveau. Surtout, en 2011, nous avons battu notre record de fréquentation ( 3,6 M d’entrées) sans exposition dite « blockbuster », comme nous avons pu en avoir en 2009, avec Kandinsky, Calder et Soulages. Le succès est celui de toute la programmation, qui s’agisse des expositions Munch, Jean-Michel Othoniel et d’expositions thématiques comme Paris-Delhi-Bombay ou Danser sa vie. » Pas d’exposition « blockbuster » en 2011, mais, précise le journaliste du Monde dans un encart, « les deux expositions phares de 2012 seront consacrées à Matisse et à Dali, deux artistes déjà maintes fois exposés au Centre. « Mais ces projets sont neufs », rétorque Alain Seban. Pour Matisse, il s’agit de montrer comment il explore de façon répétitive un même sujet. Quant à Dali, après l’exposition de 1979, « il est temps de considérer son œuvre dans un contexte qui a beaucoup évolué », assure Seban. Ce sont aussi deux expositions qui visent à remplir les caisses. « Une programmation est un équilibre, répond le président. Ces deux expositions nous permettront de présenter trois remarquables artistes de la scène française : Adel Abdessemed, Bertrand Lavier et Anri Sala. » Pour mémoire, selon des chiffres publiés par L’Express en janvier 2011, l’exposition Dali de 1979 au Centre Pompidou avait réuni plus de 840 000 visiteurs, soit la troisième exposition la plus visitée de tous les temps en France, derrière Monet en 2010 au Grand Palais, 913 064 visiteurs, et le record à ce jour, l’exposition Toutankhamon au Petit Palais en 1967, ancêtre de l’exposition « blockbuster » avec ses 1,2 million de visiteurs,.

Que signifie l’expression ? Il y a un an et demi, vous expliquiez, Jean-Max Colard, dans une enquête des Inrockuptibles réalisée avec Claire Moulène, que “venu du cinéma et désignant une superproduction à gros budget, le terme s’est exporté au-delà de la production cinématographique et a fait florès dans le champ de l’art depuis une dizaine d’années. Au point d’apparaître aujourd’hui comme un format possible de l’exposition, voire de l’œuvre d’art. « Avec leur orgie de battage publicitaire et de marketing, les expos blockbusters sont l’équivalent culturel d’un mariage princier ou de la Coupe du monde de football », commentait déjà, en 2001, Jonathan Jones, le critique d’art du quotidien anglais The Guardian. Et il résumait son année de blockbusters consacrés à Vermeer, à Monet ou au Caravage par cette remarque acerbe : « La vérité sur les méga-expositions : les meilleures œuvres sont absentes, le commissaire d’expo est viré et vous n’avez rien appris sur l’artiste. » C’est dire si l’essor de ces superproductions a provoqué la polémique : rentabilité contre scientificité, course à la fréquentation, pure opération marketing… A l’inverse, les promoteurs et commissaires de ces expos monstres vantent l’élargissement à de nouveaux publics, le travail important de la médiation, la multiplication des audioguides devenus désormais la bande-son du Louvre ou du Musée d’Orsay, et rappellent le caractère scientifique des expos et de leurs catalogues poids lourds. Car plus que l’art contemporain, les expositions historiques consacrées aux « maîtres anciens » - Rembrandt, Van Gogh ou Monet – sont les plus directement concernées par cette appellation. […] S’il y a déjà eu dans l’histoire de l’exposition des records d’affluence, comme l’expo Dali à Beaubourg et ses 840 000 visiteurs, on assiste malgré tout aujourd’hui à un changement de paradigme : l’histoire de l’art et l’univers du musée sont entrés de plain-pied dans le champ des industries culturelles et du tourisme de masse. Bienvenue dans le diktat du spectaculaire et dans l’ère de l’éventocratie, selon le terme inventé par le critique d’art Massimiliano Gioni.“

Face à ce « nouveau paradigme » , “les conservateurs de musée, tenus à un strict devoir de réserve, ont, pour la première fois [l’an dernier], brisé l’omerta , comme l’a raconté entre autres L’Humanité . Ils ont publié un livre blanc. Dénonçant les dérives marchandes et la régression des crédits, ils se disent « confrontés aux mêmes problèmes que les hôpitaux et les universités ». Ils jugent « illusoire de penser que les musées peuvent s’autofinancer ». Ils évoquent leur « désarroi face à une obsession de l’événementiel qui conduit à concevoir des expositions rentables », s’inquiètent de « la baisse des crédits d’acquisition, des réserves en péril, du fossé qui se creuse entre établissements parisiens vedettes et musées de province, parfois menacés de fermeture ». Leur crainte est grande de voir s’accroître le nombre de musées sans conservateur, comme l’autorise désormais la loi. Celui du quai Branly, typique du modèle mis en avant, n’est-il pas, après avoir été créé par un marchand, dirigé par un énarque qui fait commissionner des expositions par des collectionneurs et des antiquaires ? Au Louvre, où le service des expositions, lancé dans la course folle aux expositions blockbusters, est sur le point d’imploser, on frôle les accidents d’œuvres. […] Au Centre Pompidou, la subvention du ministère a baissé de 5%, et malgré les 3 M d’entrées en 2010 [et donc 3,6 M en 2011], bien que l’on ait puisé dans le fonds de roulement depuis deux exercices, on réduit la voilure. […] Pour donner une idée, un autoportrait d’Andy Warhol de 1956 vendu en mai chez Sotheby’s 22,6 M d’euros représente dix années de budget d’acquisition à Beaubourg ! Or, dix ans de non-acquisitions, c’est un trou irréversible tant les prix s’emballent. Alors, on accepte les offres de collectionneurs étrangers qui, désireux de promouvoir leur culture, orientent le contenu de nos collections publiques. […] Ce faisant, la culture devient un outil soumis aux aléas de notre politique étrangère. On a vu ce qu’il est advenu de l’année du Mexique. On ignore, en ces temps de massacres de son peuple, ce que deviendra l’accord franco-syrien de coopération culturelle prévoyant, notamment, la modernisation du Musée national de Damas…“ , conclut l’article de l’Humanité.

Ce serait ça que voudrait dire Alain Seban quand il déclare au journal Le Monde : « Inventons le musée à l’ère de la mondialisation » ?

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