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Les hommes qui n'aimaient pas le cinéma

6 min

Que ceux qui n’aiment pas le cinéma indépendant britannique exultent !, il n’y en aura bientôt plus : on a en effet appris dans Le Figaro qu’au Royaume Uni, « les subventions publiques au cinéma, issues des gains de la Loterie Nationale, doivent être réorientés en faveur de films grand public susceptibles de devenir de gros succès commerciaux exportables dans le monde entier, a annoncé, mercredi, David Cameron, jetant un pavé dans la mare du petit cinéma indépendant. En annonçant que les fonds publics doivent soutenir le cinéma à succès, David Cameron fait clairement le choix d’une industrie qui rapporte au pays 4,2 Md de livres par an. 2010 a été marqué par le succès époustouflant du Discours d’un roi, film britannique à budget plutôt modeste qui a raflé quatre oscars à Hollywood. »

Que ceux que le cinéma iranien insupporte débouchent le champagne !, il est lui aussi mal parti. On a régulièrement parlé ici des avanies judiciaires de nombre de cinéastes persans, Jafar Panahi en premier lieu, mais c’est une nouvelle offensive qu’a lancé le pouvoir iranien. « Mardi 3 janvier, rapporte Clarisse Fabre dans Le Monde , la Maison du cinéma a été dissoute sur ordre du ministre de la culture et de l’orientation islamique, Mohammad Hosseini. Trop indépendante, trop critique à l’égard du pouvoir, aux yeux du ministre de la culture, proche de Mahmoud Ahmadinejad. » Libération précise qu’il lui est en particulier « reproché d’avoir supprimé dans ses statuts son engagement envers la Constitution iranienne ainsi que la tenue de son festival annuel, où s’expriment des positions critiques à l’égard du pouvoir. » « Pour l’instant, rien ne semble pouvoir infléchir la décision , poursuit Clarisse Fabre dans Le Monde . Pas même la lettre de protestation qu’ont adressée au ministre de la Culture six réalisateurs plutôt proches du gouvernement, parmi lesquels Madjid Madjidi. C’est dire si la nouvelle a secoué la profession… « En Iran, la Maison du cinéma était un peu la maison de l’espoir, explique le cinéaste iranien Nader T. Homayoun, qui vit à Paris. Sa dissolution est une mise au ban de toute la profession. Elle a été créée il y a dix-huit ans pour donner de l’air aux cinéastes. Tous en faisaient partie. Ils pouvaient exercer un recours lorsque leur scénario était refusé. Ou se défendre contre un producteur… C’était un peu comme les prud’hommes en France. » C’était aussi un lieu de résistance. Forte de ses 5 500 membres, la Maison du cinéma s’était mobilisée lors de l’arrestation, en mars 2010, de Jafar Panahi et de Mohammad Rasoulof. « C’est encore la Maison du cinéma qui avait plaidé la cause de Rasoulof auprès du ministère lorsque celui-ci, sortant de prison, avait voulu tourner son film Au revoir , présenté à Cannes en mai 2011 », ajoute-t-il. Exilé à Paris, le musicien et compositeur iranien Abbas Bakhtiari suit l’évolution des événements. Les tensions entre le monde du cinéma, considéré comme « un parti politique en contact avec l’étranger », et le pouvoir n’ont cessé de monter depuis la réélection de Mahmoud Ahmadinejad en juin 2009, dit-il. « Il y a un mois, sur une chaîne télévisée, le ministre de la Culture a dit que, désormais, aucun cinéaste ne pourrait envoyer un film dans un festival étranger sans l’autorisation du gouvernement », témoigne-t-il. La dissolution de la Maison du cinéma marque un tour de vis supplémentaire. Vingt-quatre syndicats de la Maison du cinéma – qui en compte vingt-neuf au total – ont réagi en soulignant que le gouvernement iranien était perdant dans cette affaire. La Maison du cinéma n’est pas un bâtiment, écrivent-ils en substance, elle est en chacun de nous. Une façon de dire que rien ne pourra empêcher les cinéastes de tourner. « Le cinéma en Iran ne sera jamais mort, 54 millions d’Iraniens ont un téléphone portable… », poursuit Abbas Bakhtiari, fondateur du centre culturel Pouya, dans le 10e arrondissement de Paris.

Mais le geste le plus symbolique revient au réalisateur iranien Bahman Farmanara : il vient de rendre toutes les récompenses qu’il avait reçues durant sa carrière au festival de cinéma iranien géré par l’Etat, le FAJR. En échange, on lui a donné un reçu. Des appels à boycotter ce festival, qui a lieu chaque année au mois de février, commencent à circuler. »

Que ceux, enfin, qui aiment le cinéma libanais se réjouissent !, le troisième long-métrage de fiction de Danielle Arbid, Beyrouth Hôtel , qui « met en scène la rencontre d’un avocat français et d’une chanteuse libanaise dans un Beyrouth électrique et menaçant » , sera projeté vendredi soir sur Arte. Impossible en revanche de le voir au Liban, où il est interdit. Jacques Mandelbaum, dans Le Monde à nouveau, en résume l’intrigue : « Mathieu (Charles Berling) est de passage dans la capitale libanaise afin de négocier un contrat en Syrie pour le compte d’une société de télécommunications française. Zoha (Darine Hamzé), envoûtante réplique orientale de Monica Bellucci, se produit dans des boites chics. Il est séparé de sa femme depuis dix ans, elle est en instance de divorce. Leur rencontre inopinée dans un bar de nuit fait l’effet d’une allumette qui s’embrase. Mais la ville va insidieusement tisser autour du couple sa toile de suspicion et de violence. Le mari de Zoha, d’une jalousie féroce, son oncle, chef d’un service de renseignement, et deux sbires d’un service concurrent s’intéressent de près à Mathieu. Celui-ci renoue de son côté avec Abbas, un confrère libanais qui lui demande son aide pour obtenir l’asile politique en France, en échange de la révélation de l’identité du kamikaze qui a assassiné le premier ministre Rafic Hariri. La torride aventure amoureuse se dilue dans la logique délétère du roman d’espionnage. Cette mixture, au charme nébuleux de série B, prend valeur d’indice atmosphérique d’une ville qui envenime tout espoir de renouveau. Le scandale du film est donc moins d’évoquer le mystère du meurtre d’Hariri (ce secret de Polichinelle), que de montrer comment un dérèglement politique conduit à l’empoisonnement des sentiments, au délitement de l’amour, à la négation de la vie. C’est ce qu’a au fond bien compris le Comité de censure libanais, qui vient d’interdire la sortie du film (prévue le 19 janvier) dans le pays, prétextant « une source de problèmes portant sur l’assassinat de Rafic Hariri (…) un danger pour la sécurité du Liban ». La réalisatrice, dont le film a été montré en décembre 2011 au Festival de Dubaï, où il a été plébiscité par une partie notable de la presse arabe, refuse non seulement d’amender son film, mais entreprend, avec Me Nizar Saghieh, un défenseur de la cause des droits de l’homme, une action en justice contre l’Etat. Une première dans les annales du cinéma libanais. »

C’est bien ça le problème avec les cinéastes, souvent, ils ne se laissent pas faire !

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