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Les nababs n'aiment pas les ayatollahs

5 min

“Après le succès de Black Swan sur le monde cruel de la danse classique, Darren Aronofsky s’est lancé dans une ambitieuse entreprise avec Noah, qui n’est pas un biopic sur notre cher champion de tennis et interprète de Saga Africa, mais un péplum biblique sur l’arche de Noé , nous précise Didier Péron dans Libération. C’est de loin le film le plus coûteux du cinéaste, qui l’a développé au sein du studio Paramount pour 125 millions de dollars. En cours de postproduction, des frictions entre les décideurs du studio et Aronofsky ont commencé à s’ébruiter dans la presse, notamment parce que Paramount, s’inquiétant de l’opinion du public chrétien fervent, a voulu organiser des projections test lors même que le film n’était pas complètement monté ni mixé. Le personnage de Noé, interprété par Russell Crowe, a été jugé exagérément tourmenté et noir. Plusieurs monteurs ont commencé à fouiller dans les rushs pour voir comment Noah pouvait s’alléger et gagner en optimisme ou zen attitude, quoique l’épisode du déluge et de l’anéantissement de l’humanité se prête peu à la rigolade. […] Le Hollywood Reporter a [également] révélé que la campagne marketing avait été infléchie par un groupe de pression chrétien, qui a tenu à ce qu’un message avant la bande-annonce ou dans les pubs radio précise que le film s’inspire de la Bible, qu’il prend des « libertés artistiques » avec le texte, mais qu’il est « fidèle à l’esprit, aux valeurs et à l’intégrité de l’histoire » contée dans la Genèse.” Une précision qui n’a pas suffi en Egypte, où, c’est encore dans Libération qu’on l’apprend, “l’université Al-Azhar, plus haute autorité islamique [du pays], a estimé [le 6 mars] que [le film] était contraire à l’islam, et appelé à bannir le film des cinémas égyptiens.”

En France, ce ne sont pas les religieux (enfin, pour l’instant) qui inquiètent les gros distributeurs, non, ce sont des êtres beaucoup plus fondamentalistes, voire intégristes : les critiques de cinéma. “Les principaux distributeurs de films – Gaumont, Pathé et Mars Distribution – ont décidé de « punir » Le Figaro, dont les critiques, souvent tranchées, publiées chaque mercredi, insupportent, dévoilait il y a deux semaines Renaud Revel dans L’Express. Les responsables de ces trois groupes envisagent d’interdire désormais de projections en avant-première les chroniqueurs cinéma du journal de Serge Dassault et de suspendre toutes leurs campagnes publicitaires. Ces mesures de rétorsion, une première injustifiable , dénonce L’Express, s’inscrivent dans un climat de grande nervosité, à l’image du divorce entre le monde de la critique et les « Trois Frères », Didier Bourdon, Pascal Légitimus et Bernard Campan, qui ont rué dans les brancards. Et sur un marché en baisse : la fréquentation des salles de cinéma a en effet diminué de 5,3% en 2013 et, pour la première fois depuis 2009, les entrées n’ont pas franchi la barre des 200 millions, avec une chute de 7 points pour la part de marché des films français.” L’affaire est jugée suffisamment grave par Le Figaro pour avoir fait la une du quotidien samedi, sous le titre « Cinéma : quand les distributeurs s’en prennent aux critiques. » Alors que sort demain une nouvelle formule du Figaroscope , promettant entre autre “des dossiers spéciaux plus denses pour une information culturelle riche et pratique” et, chaque premier mercredi du mois, “le Palmarès gourmand de [ses] critiques” , dans un article du quotidien intitulé « Pas de tomates pour les navets » , les ayatollahs de la critique François Aubel, Nathalie Simon et Etienne Sorin croient savoir les raisons de l’ire des majors françaises : Le Figaro a franchi la ligne jaune en illustrant un dossier sur la faiblesse du scénario des films français par des photos de Mea Culpa (Gaumont), le polar de Fred Cavayé avec Vincent Lindon et Gilles Lellouche. Dans la foulée, [ils n’ont] pas flatté La Belle et la Bête (Gaumont). Petit film fragile [qu’ils n’ont] pas soigné comme il aurait fallu : Supercondriaque, de Dany Boon.” Résultat : “plus un critique de [leur] journal n’est convié aux projections de presse de leurs films. Une sanction à laquelle sont confrontés beaucoup de nos confrères , assurent-ils. […] Si les distributeurs n’ont jamais porté les critiques dans leur cœur, il semble qu’ils aient décidé de leur déclarer la guerre , poursuivent nos confrères. Comme l’avaient fait certains réalisateurs il y a maintenant quinze ans, suivant la rancœur de Patrice Leconte pour qui « les critiques s’étaient donné le mot pour tuer le cinéma français commercial, populaire, grand public ». « Ce qui a changé, c’est que les attachés de presse mandatés par les distributeurs vous appellent tout de suite pour savoir ce que l’on a pensé des films, explique Bruno Cras, spécialiste du cinéma à Europe 1. On sent que l’enjeu est plus important qu’avant. » Ce que confirme Alain Kruger, ancien rédacteur en chef du magazine Première et producteur du « Cercle » sur Canal (et de On ne parle pas la bouche pleine ! sur France Culture, omet de préciser Le Figaro ) : « Les distributeurs sont en ce moment dans une obsession de contrôle liée à la durée de vie des films de plus en plus courte. C’est aberrant à l’ère du numérique d’avoir des réflexes aussi protectionnistes. Ils oublient que le public peut se déterminer pour ou contre l’avis d’un critique. » Interrogée par le quotidien, Sidonie Dumas, à la tête de Gaumont depuis dix ans, élue « personnalité la plus influente du cinéma français » par Télérama , déplore « un cinéma français malmené depuis plusieurs mois » , « bouc émissaire » d’articles « trop généralistes » dans leurs attaques, pas assez « argumentés » , de la part d’une critique chez qui manque « un élan positif ». « Quand 200 millions de Français vont au cinéma par an et y retournent , s’exclame-t-elle, la critique ne peut pas être systématiquement contre le métier, simplement par respect pour le public. » On rappellera utilement à la jeune femme, 46 ans, l’antique devise du Figaro , et celle des critiques en général : « sans liberté de blâmer, il n’est point d’éloge flatteur »…

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