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Les petits calculs de Luc Ferry

5 min

Après avoir, en mai 2013, fustigé dans Le Figaro l’arnaque des FRAC : « Une idée plébiscitée par les artistes sans art et sans talent, qui se sont contentés, souvent grâce à du copinage, d’écouler leurs productions indigentes aux frais du contribuable. » , comme le rappelait ce week-end Emmanuelle Lequeux dans Le Monde , Luc Ferry repart à l’attaque, toujours dans Le Figaro. “La semaine dernière , raconte-t-il le 23 janvier, coincé dans l’avion, mal assis et à l’étroit comme il se doit, [il] ouvre le dernier numéro de Classic & Sport Car et le moral remonte. A vrai dire, [il] manque [s’]étrangler de rire : [il] y [apprend] qu’à la dernière Foire internationale d’art contemporain Bertrand Lavier, un artiste qui s’est déjà taillé une solide réputation de « subversivité novatrice » en posant un réfrigérateur sur un coffre-fort (précise-t-il : le lecteur de Luc Ferry ne sait pas qui est Bertrand Lavier et ne va pas à Beaubourg…), [Bertrand Lavier, donc] expose une Ferrari Dino accidentée trônant sur un socle blanc. [Luc Ferry suggère à son lecteur] d’acheter la revue ou d’aller sur Internet pour se faire de visu une idée du désastre : toit écrasé, ailes défoncées, pare-brise explosé, roues crevées, capot disloqué, bref, une voiture à laquelle on a fait faire un tonneau, comme on en voit dans toutes les casses du monde. Rien d’autre à signaler, aucun ajout ni effet esthétique particulier. Or Lavier trouve un acheteur qui lui offre 250 000 dollars en échange du tas de ferraille. Juste pour information : on peut trouver le même modèle de Ferrari en parfait état de marche pour moins de 50 000 dollars. L’heureux propriétaire du chef-d’œuvre aurait donc pu s’offrir cinq Dino rutilantes au même prix, calcule le philosophe, en faire détruire une si ça lui chantait, et prendre le volant des autres.” Et Luc Ferry de juger qu’il “n’y a dans cette « œuvre ni vision du monde, ni beauté, ni métier, seulement, comme le précise [son] habile vendeur, une volonté de « tourner l’œuvre d’art en dérision ». Bien vu , assène Ferry : dans le genre dérision dérisoire, la réussite est totale.”

On aurait pu en rester là, si 5 jours plus tard, toujours dans Le Figaro , Luc Ferry ne s’était pris une réponse cinglante signée de son collègue à Radio Classique , le journaliste et par ailleurs collectionneur d’art, Guillaume Durand, qui nous dévoile l’origine biographique de l’ire ferrienne : “Luc Ferry, fils de constructeur automobile, a enfin vengé son père en flinguant Bertrand Lavier, dont la rétrospective vient de se terminer à Beaubourg. Il présentait à la Fiac, sur le stand du marchand Yvon Lambert (car c’était lui), une Ferrari accidentée. Le passage comique de la diatribe , analyse Guillaume Durand, concerne le moment où l’ancien ministre de l’Education nationale comptabilise le nombre de Ferrari d’occasion que l’on pourrait s’acheter au tarif de la vente de la sculpture à François Pinault (car c’était lui). C’est un argument qui m’avait échappé , s’amuse Durand, en regardant plusieurs tableaux de Magritte qui valent une fortune combien de pommes ? Combien de pipes ? Combien de chapeaux melons aurais-je pu acquérir si je ne m’étais pas vautré dans le surréalisme belge ? […] A chaque fois que je dévore des yeux Le Déjeuner sur l’herbe à Orsay, je pense aux monstruosités critiques qui ont été écrites sur ce tableau par certains contemporains de Manet. Luc (car Durand appelle Ferry « Luc » et le tutoie), évite le ridicule tant qu’il est encore temps. […] Tu peux dire que tu détestes certaines œuvres car il y aura toujours une Guerre du goût, comme l’écrivit il y a plus de vingt ans Philippe Sollers. Encore faut-il connaître le paysage actuel de l’art d’aujourd’hui. Aucun de ceux qui triomphent ne ressemble à ce que tu penses d’eux. Pour une bonne raison : tu serais bien en peine, toi qui a écrit trois livres sur l’esthétique, de me citer pour l’art d’aujourd’hui cinquante personnages clés, de Bruce Nauman à Ellsworth Kelly en passant par Sigmar Polke. Et pourtant (je te provoque), on regardera encore leurs œuvres quand plus personne ne lira Heidegger. Ton allergie passe aussi par l’argent, il est vrai obscène, qui circule dans ce milieu. Mais ce n’est pas parce que la richesse mondiale se rue vers l’or des tableaux ou des sculptures qu’il faut pour autant les décrédibiliser d’une manière simpliste. Je n’ai pas le temps de t’expliquer pourquoi Basquiat ne se résume pas à du gribouillis. Pourquoi Koons magnifie les personnages de sa petite enfance. Pourquoi Richter a repensé l’ensemble de la peinture et des pratiques artistiques en partant justement du nazisme atroce et banal de sa jeunesse. Je regrette simplement que l’excellent homme de réflexion que tu es ne fasse pas l’effort, comme Vasari (écrivant sur Michel-Ange), comme Zola (ami de Cézanne et de Manet), comme Breton ou Apollinaire (qui ont défendu tous les artistes importants du début du XXe siècle), de tracer un lien entre les textes et les images. Ce lien est nécessaire aujourd’hui , insiste Guillaume Durand, car l’art ne s’adresse pas aux mondains mondialisés mais à l’ensemble de l’humanité. Dire, par principe, que l’art contemporain est une escroquerie revient à confondre pensée et allergie. A moins que le rationnel soit un obstacle au monde sensible et à l’art. Je te laisse Heidegger , conclut Durand, et je garde Guernica de Picasso.”

Le journaliste aurait pu aussi faire allusion à cette brève d’Harry Bellet dans Le Monde , qui nous apprend que “le Victoria & Albert Museum va publier, sur Internet, au début du mois de février, la liste des 16 558 œuvres d’art considérées comme « dégénérées » par les nazis, et détruites ou vendues à ce titre par les musées allemands qui les conservaient. Le mensuel The Art Newspaper, qui révèle l’information, précise que le V&A est la seule institution à posséder l’intégralité de la liste originale, tapuscrite, reliée dans deux volumes. Accessible jusqu’ici aux seuls chercheurs, la liste va être mise à disposition du grand public.” Et ça promet d’être au moins aussi passionnant que la lecture de Classic & Sport Car !

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