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Les stakhanovistes du théâtre privé

5 min

“Au départ, pour Igor Hansen-Love dans L’Express , l’idée était simple. Suivre Jean-Luc Moreau, le metteur en scène le plus prolifique du théâtre privé, pendant l’une de ses journées de travail. L’objectif : enquêter sur cette brochette d’artistes qui enchaînent les projets à tour de bras. Rendez-vous est pris à 10 heures pétantes, rue de Montpensier, à Paris. Au programme de ce mercredi 3 octobre : trois répétitions, dans trois lieux différents. Premier arrêt, théâtre du Palais-Royal, pour la création de Jamais deux sans trois, un vaudeville de Jean Franco, avec Liane Foly, prévu en janvier 2013. 13h30 : sous une pluie battante, Jean-Luc Moreau et son assistante filent en direction d’Asnières pour « dépoussiérer » Mon meilleur copain, une ancienne pièce d’Eric Assous, avec le crooner Dany Brillant, qui repart en tournée. Et, à 20 heures, dernière étape à l’Espace Carpeaux, à Courbevoie, pour Les Conjoints, une autre pièce d’Eric Assous, prête à partir sur les routes de France, mise en scène et interprétée par qui vous savez… C’était « une journée plutôt normale », assure son assistante. Tant mieux. Le sujet était lancé.

Ce fringant sexagénaire qu’est Jean-Luc Moreau n’est pas le seul boulimique des planches. Le nom de ses « concurrents » s’étale trois, quatre ou cinq fois par saison sur les affiches. A titre indicatif, depuis janvier 2008, Christophe Lidon a mis en scène 25 spectacles, Alain Sachs, 24, et Didier Long, 17. Nicolas Briançon, le nouveau venu, qu’on peut voir actuellement en patron de flics dans Engrenages, n’en a que 6 au compteur, mais il monte en puissance. Quant à Jean-Luc Moreau, il caracole très loin devant avec… 41 pièces. Oui, 41. Certes, pour s’aérer l’esprit, ce petit monde s’applique à la diversité. Par exemple, Nicolas Briançon a monté Volpone, au théâtre de la Madeleine, une pièce de l’Anglais Ben Jonson datant de 1606, dans laquelle il joue actuellement. Mais, dès le 18 octobre, il présente au théâtre de la Pépinière sa nouvelle création, Cabaret Canaille, un spectacle « supercoquin », dit-il, avec Clara Morgane, une ancienne star du porno. Le grand écart est culotté. Le seul dénominateur commun de ces metteurs en scène serait donc une sérieuse propension au stakhanovisme. « C’est trop péjoratif », rouspète Christophe Lidon. « Je n’aime pas trop la connotation “névrotique” », avance Didier Long. Il n’y a que Jean-Luc Moreau pour « assumer totalement ». A part lui, ils sont prêts à détailler précisément le contenu de leurs agendas pour justifier un rythme de travail normal. « Je vous assure qu’au mois de juin je ne montais qu’une seule pièce », disent-ils quasiment tous ensemble. Il est vrai que, par les temps qui courent, il est mal vu d’être cumulard. Pourtant, nos gaillards ne sont ni maires ni députés. « Vous avez cette impression parce que certaines pièces se retrouvent en même temps à l’affiche, assure Alain Sachs. La plupart d’entre elles mettent plusieurs années à voir le jour. » Le temps de la programmation n’est donc pas celui de la création, on l’aura compris. Christophe Lidon s’en défend d’ailleurs catégoriquement : « Je n’aime pas monter plusieurs spectacles en même temps, parce que je suis incapable de rêver sur deux univers à la fois ». Avec ses 25 pièces représentées ces cinq dernières années, il fait tout de même figure de très gros rêveur. Didier Long, lui, après une mauvaise expérience, refuse de « monter deux pièces en même temps. »

Outre leurs capacités artistico-intellectuelles plus importantes que la moyenne, ces metteurs en scène savent aussi faire une chose importante : rassurer les directeurs de théâtre. « C’est simple, les types comme Jean-Luc Moreau respectent les budgets et livrent leurs spectacles à temps, explique Stéphane Hillel, patron du Théâtre de Paris. Je ne peux pas confier ma grande salle à n’importe qui : c’est comme si je donnais les clefs d’un semi-remorque à quelqu’un qui n’aurait pas le permis. » Autre avantage : ces metteurs en scène fédèrent autour d’eux de jeunes auteurs qui viennent directement les voir. « Dans ma pièce, Liane Foly incarne trois rôles, explique Jean Franco, auteur de Jamais deux sans trois. C’est compliqué. Il faut de l’expérience pour s’en sortir. A part Jean-Luc, je ne vois pas qui aurait pu la monter. » « La donne a changé depuis les années 1980, pointe Stéphane Hillel . Aujourd’hui, grâce à l’informatique, toutes les grands-mères du Vaucluse écrivent une pièce. Je reçois en moyenne 400 textes par an, que je ne peux évidemment pas lire. Ces gars-là servent aussi de filtres. » Er Nicolas Briançon de renchérir : « Ce qu’on vous demande actuellement, c’est de savoir porter un projet. Il faut trouver l’idée de la pièce, imaginer la distribution et apprendre à la vendre à un directeur de théâtre. C’est du boulot ! » Moreau, Sachs et confrères attirent les jeunes auteurs en vue, rassurent les comédiens bankable, et c’est toute la profession qui les en remercie.

Et l’art, dans tout ça ? Posez la question à n’importe quel stakhanoviste, la réponse fuse : « L’art, c’est le texte l’artiste, c’est l’auteur. » Le stakhanoviste est du genre humble. « Je revendique une approche anglo-saxonne du métier, explique Nicolas Briançon. C’est un travail d’artisan. L’enjeu artistique est de rendre un texte dicible. Je crois plus au boulot qu’au coup de génie. »

La différence entre le théâtre public et le théâtre privé se joue précisément là le métier est envisagé sous son angle purement technique. Comme les réalisateurs des séries télé américaines, les « stakhanos » travaillent à l’ombre des projecteurs. « Le public ne vient pas pour eux, il vient pour les stars et le spectacle », fait remarquer Stéphane Hillel. Ce que confirme d’ailleurs Moreau, en fin de journée. « Je cherche à disparaître derrière les acteurs, à m’effacer derrière la pièce. Certains metteurs en scène manipulent les textes et les comédiens pour imposer leur propre discours. Je n’ai rien contre, mais je me situe à l’opposé de cette école », conclut-il en sortant de scène, à 22 heures passées. La nuit est pluvieuse et la journée fut longue. Demain, ils ont encore tous du pain sur les planches.”

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