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Les sulfureux tontons flingueurs des lettres françaises

6 min

“A vrai dire, on avait fini par ne plus y croire , écrit Jérôme Dupuis dans L’Express . On ne verrait sans doute jamais ce monument littéraire. Voilà en effet treize ans que l’on aurait dû avoir en main la sulfureuse correspondance entre Chardonne et Morand. Les deux bannis de la Libération – le premier avait participé aux voyages des écrivains français dans le Reich, en 1941 et 1942, le second était ambassadeur de Vichy à Bucarest – avaient déposé leurs quelque 3 000 ( !) lettres échangées entre 1949 et 1968 dans le secret d’une bibliothèque suisse, avec consigne de les publier en l’an 2000, soit bien après leur mort (Chardonne disparaît en 1968, Morand en 1976). Mais depuis, rien.

Gallimard, éditeur désigné pour cette tâche, aurait-il été effrayé par les horreurs antisémites et homophobes lancées par les deux « tontons flingueurs » ? Les féroces indiscrétions au sujet de nombre de notables des lettres parisiennes, dont certains sont toujours vivants, seraient-elles trop embarrassantes ? Selon [les] informations [de L’Express ], initialement prévu pour avril, le premier volume de la mythique correspondance Chardonne-Morand – il y en aura trois en tout – sortira à l’automne 2013 sous la célèbre couverture blanche. Il couvrira la période 1949-1960, soit 1 022 lettres, parmi lesquelles 800 ont été retenues, pour éviter les redites. Enfin ! , s’enthousiasme Jérôme Dupuis.

Antoine Gallimard honore là une promesse faite par son père, Claude, à Paul Morand, en 1964, en marge d’une renégociation générale de son contrat. Les obstacles n’ont pas manqué. Il y a une quinzaine d’années, un collaborateur de la maison, Philippe Delpuech, est envoyé à Lausanne recopier à la main ( !) les quelque 5 000 pages contenues dans sept cartons – larges feuilles à petits carreaux pour Chardonne, bristols et lettres à en-tête de palaces pour Morand (on ne se refait pas…). Mais Delpuech meurt brutalement en 2005, sans avoir pu terminer son travail de titan ! Le dossier atterrit alors entre les mains de Roger Grenier, un historique de Gallimard. Lequel ne se montre guère enthousiaste, estimant que ces lettres ne font rien pour la gloire des deux réprouvés. Et c’est finalement Bertrand Lacarelle, un jeune éditeur de la maison, par ailleurs biographe du surréaliste Jacques Vaché, qui hérite de l’encombrant colis, voilà dix-huit mois. Dilemme : faut-il publier l’intégralité ou « caviarder » les passages les plus sensibles, ceux, par exemple, où Morand dénonce « l’enjuivement de l’Académie Goncourt » et Chardonne les « métèques » croisés dans les rues de Nanterre ? Sans parler de tel critique littéraire traité de « PD »… Et que faire de cette phrase de Morand, en date du 7 mai 1960 : « Là où Juifs et PD s’installent, c’est un signe certain de décomposition avancée : asticots dans la viande qui pue » ? Antoine Gallimard a longtemps hésité. Consulté, Me Laurent Merlet, l’avocat de la maison, constelle le manuscrit de Post-it alarmistes – atteintes à l’intimité de la vie privée, antisémitisme, homophobie…

« J’ai plaidé pour que l’on publie la quasi-totalité des lettres, raconte Bertrand Lacarelle. Il s’agit d’un monument littéraire écrit par deux hommes nés à la fin du XIXe siècle et couvrant les trois quarts du XXe. Deux styles brillants s’affrontent : Morand revient sur Proust, l’esprit 1900, sa carrière diplomatique et ses voyages, Chardonne suit de près les Nimier, Frank, Déon. Ils lisent tout ce qui paraît, distribuent les bons et les mauvais points, évoquent leurs lectures de Chateaubriand ou des Goncourt, scrutent le Bloc-notes de leur meilleur ennemi Mauriac dans L’Express . Bien sûr, si l’on rit souvent, certains passages sont plus raides. » Antoine Gallimard se laisse convaincre : on publiera le tout ! Avec une préface de Michel Déon, un bref avertissement et des notes.

Si l’on en croit la petite poignée d’initiés qui a pu lire ces lettres (en particulier François Dufay, qui en a abondamment nourri son ouvrage Le Soufre et le moisi. La droite littéraire après 1945, paru chez Perrin), cette première salve automnale devrait faire du bruit. Assurés que leur correspondance ne sortirait qu’après leur mort, le dandy de Vevey (Suisse) et l’ermite de La Frette (en banlieue parisienne) ne se contentent pas de parler jardinage. Si Morand, introducteur du « style jazz » dans la littérature française, chante les louanges d’ A bout de souffle, il se montre plus réservé à l’égard de Françoise Sagan, accusée de « tourner la sauce, plus mince à chaque fois, de ses romans ». Malraux ? Du « charabia ». Le Nouveau Roman ? « Du ciment ». Et l’on sourira en découvrant que Chardonne n’a guère d’estime pour François Mitterrand, dont il était pourtant l’idole littéraire : « Un pauvre diable… »

En « retardant » de treize ans la publication de ce brûlot, Antoine Gallimard s’est épargné quelques nuits difficiles. C’est qu’entre l’an 2000 et aujourd’hui nombre de dinosaures des lettres parisiennes, égratignés dans ces pages, sont morts. Voici, par exemple, ce qu’écrit Morand à Chardonne le 28 août 1962 : « Nourissier, très putain, déclare que nous, les vieux, faisons des avances aux jeunes il omet de dire qu’étant recruteur d’auteurs, soit pour des maisons d’extrême droite (Carbuccia), soit pour Grasset, il nous recherchait et nous caressait. » En 2000, ce même Nourissier est le tout-puissant président du jury Goncourt en 2013, il n’est plus de ce monde depuis deux ans. Ce n’est pas tout à fait la même chose…

Plus gênant encore, certains pontes de Gallimard ont droit eux aussi à un coup de griffe. Or, la maison n’aime guère évoquer les fantômes des années noires en public… Témoin, la mésaventure vécue par Pierre Assouline, en 1997. Le biographe de Simenon devait publier chez Gallimard un récit consacré à Lucien Combelle, ancien secrétaire de Gide passé à la presse collaborationniste et condamné à quinze ans de travaux forcés à la Libération. Seul problème, une phrase de l’ouvrage rappelait que l’écrivain Claude Roy publiait dans L’Action française en avril 1943. Or, en 1997, Claude Roy faisait partie du comité de lecture de Gallimard… Pierre Assouline fut donc aimablement prié de donner son Fleuve Combelle à paraître ailleurs – en l’occurrence, ce fut Calmann-Lévy… « Je suis tout à fait favorable à la publication de la correspondance Chardonne-Morand, commente justement Assouline. Il me semble que le vrai tournant date de la sortie de Journal 1939-1945 , de Pierre Drieu La Rochelle, en 1992. Nous sommes suffisamment mûrs aujourd’hui pour les lire ou relire, quitte à se montrer extrêmement critiques. »

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