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Les tyrans de la littérature

5 min

« Oui, le lecteur en sait plus long sur un livre que son auteur lui-même. » C’est Patrick Modiano qui l’a dit, dans son discours de réception du prix Nobel de littérature, le 7 décembre, comme l’a relevé L’Obs . Il aurait pu en dire de même des critiques littéraires, et c’est souvent bien le problème. “Ah, les critiques, ces « tyrans de la littérature », « envieux embusqués derrière les colonnes, ou tapis dans les souterrains du journal », s’agaçait Balzac. Plus d’un siècle et demi après Les Illusions perdues, l’idée selon laquelle le journaliste littéraire serait un plumitif frustré, pathétique wannabe massacrant les auteurs pour venger son manque de génie, est toujours d’actualité , constate Jeanne Ferney dans Marianne. […] Houleuse relation que celle de l’écrivain et du journaliste, pareils à deux frères ennemis. On ne se hait jamais aussi bien qu’en famille ! « Vous savez, ce sont les journalistes qui m’ont fait la réputation d’un ivrogne ce qui est curieux, c’est qu’aucun d’entre eux n’ait jamais réalisé que, si je buvais beaucoup en leur présence, c’était uniquement pour parvenir à les supporter », balance Michel Houellebecq dans La Carte et le territoire. Piques, moqueries et quolibets : entre ceux qui parlent des livres et ceux qui les font, il en va ainsi depuis que le journalisme littéraire existe. […] Longtemps, l’hostilité des écrivains à l’égard des journalistes s’est cristallisée autour de querelles esthétiques. « Néanmoins, dès le XIXe siècle, des considérations personnelles peuvent s’en mêler, souligne Julie Anselmini, spécialiste des liens entre presse et littérature. Aujourd’hui, les raisons d’ordre esthétique sont peut-être moins importantes. Aussi des questions d’ego prévalent-elles sans doute bien souvent. » Si bien que l’équation est parfois aussi simple que cela : l’écrivain apprécie le journaliste qui le défend, il n’apprécie pas celui qui le descend. « En général, quand le papier est positif, vous êtes formidable quand il est négatif, vous êtes nul », résume (notre consœur en Dispute) Nathalie Crom, responsable des pages livres de Télérama. Elle n’a pas tort , constate la journaliste de Marianne. « J’aime que l’on aime mes livres et j’ai tendance à distinguer le bon grain de l’ivraie de la critique selon les jugements portés sur mes propres ouvrages, reconnaissait l’écrivain Philippe Forest en 2010, à l’occasion d’un séminaire sur la critique organisé par l’Institut français de presse. Même s’il peut m’arriver, tout en gardant de telles observations pour moi, de noter que certains éloges procèdent d’une lecture totalement erronée de mes livres et que certains reproches ou certaines réserves peuvent ne pas être totalement infondées. » Difficile pour un auteur de ne pas prendre pour lui-même les réserves d’un journaliste ou, pis, son silence le concernant. « Globalement, j’ai la chance d’entretenir une relation plutôt bonne avec la critique, à l’exception de certains journaux, comme Libération ou Les Inrockuptibles , qui n’aiment pas mes livres ou ont fait le choix de ne pas les mentionner », confiait ainsi l’écrivain Brigitte Giraud lors du séminaire de l’IFP. Au moment de la parution de son recueil de nouvelles L’amour est très surestimé (chez Stock), une journaliste l’habille pour l’hiver sur une radio de grande écoute. « Elle a été très hostile envers ce titre, déclarant que mon écriture était une “petite écriture blanche qui se la joue pudique et profonde” , que je surfais sur la mode des femmes qui écrivent sur la rupture, mais, contrairement à certaines comme Angot ou Laurens, je n’avais, moi, aucun talent, se souvient-elle. Un avis critique émis, même s’il semble de mauvaise foi, exagéré ou infondé, ébranle toujours quelque chose en soi. Et l’on sait à quel point les écrivains sont sensibles aux mots. » Une critique défavorable, cela ne s’oublie pas. Pas plus que le nom du journaliste qui l’a signée, même s’il est rarement cité. Quinze ans après, Serge Joncour garde en mémoire un article paru dans Le Nouvel Obs à l’occasion de la sortie de son deuxième roman – raté, selon le critique. « C’est un peu comme se prendre une gifle devant toute la classe, il y a quelque chose de mortifiant », compare l’écrivain. […] Aujourd’hui, peu sont les écrivains qui ripostent à une critique. Dans la foulée, des lettres sont parfois écrites, rarement envoyées. « Je n’ai presque jamais été pris à partie par des écrivains mécontents d’un article, raconte Patrick Kéchichian, ancien journaliste au Monde et désormais collaborateur à La Croix. En général, le froid provient plutôt de la maison d’édition : « Il y a quelques années, raconte-t-il, j’ai émis des réserves sur un auteur publié dans une grande maison d’édition. Quelques jours plus tard, l’éditeur supprimait sa campagne de publicité dans le journal. » Cela devient plus délicat encore quand le journaliste assassin et l’écrivain blessé se croisent – lors d’une remise de prix, d’un salon, d’une émission de radio. « Dans ce cas-là, une certaine hostilité peut se faire sentir, les poignées de main sont parfois moins chaleureuses », souligne (un certain) Daniel Martin chroniqueur littéraire à La Montagne et sur France Culture. « De façon générale, je ne fais rien pour installer des relations d’amitié, car je pressens que cela pourrait être une entrave, explique Nathalie Crom. Je risquerais d’avoir les coudées moins franches. » L’écrivain ami, le pire cauchemar du journaliste ? « Un auteur qui est un copain attend toujours une sorte de suivi inconditionnel, et cela peut créer des situations folles », souligne Alain Nicolas, responsable des pages littéraires de L’Humanité. « Il y a quelques années, une amie de très longue date, que je suivais depuis les débuts de sa carrière, me fait parvenir l’un de ses manuscrits, accompagné de la lettre de refus d’un éditeur », raconte-t-il. Celle-ci insiste pour qu’il lui donne son avis. « Vas-y, ne me ménage pas ! » Il finit par lui dire que, par certains aspects, il comprend l’avis négatif de l’éditeur… Ce fut la dernière fois qu’ils se parlèrent.”

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