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Les vivants et les morts

5 min

La Croix nous apprend que “Claude Durand et Didier Van Cauwelaert sont candidats à l’Académie française. Les deux écrivains briguent le fauteuil de Félicien Marceau dont le successeur sera élu le 14 novembre prochain.” Quant au Figaro , il nous dévoile que “la philosophe et romancière Catherine Clément s’est portée candidate au fauteuil d’Hector Bianciotti, décédé en juin 2012. L’élection aura lieu le 12 décembre.”

On comprend que des auteurs vivants visent à devenir immortels, et pourtant, on peut très bien continuer à publier en étant mort, comme l’a constaté Hubert Prolongeau dans Marianne . “Etre auteur de best-sellers, c’est cool , écrit-il : on gagne plein d’argent, on passe dans Paris Match, les filles tombent comme des mouches… Que du bonheur, quoi ! Seul souci : il faut écrire. Pas forcément très bien ni des choses superintelligentes, mais écrire quand même. Alors qu’auteur de best-sellers mort, c’est le paradis ! Non seulement le pognon coule encore à flots, mais il n’y a même plus besoin d’écrire : d’autres le font à votre place, et vous avez encore droit à votre nom en gros sur la couverture. Regardez Robert Ludlum ! Le bonhomme, comédien raté passé à la littérature, nous avait peaufiné dans les années 80 quelques romans d’espionnage qui s’étaient vendus par tombereaux : 210 millions d’exemplaires dans le monde… Mais voilà : il meurt en 2001. Et pourtant, il a signé depuis 13 autres livres. Miracle de la résurrection, qui renverrait Jésus au rang de pâle amateur ? Non, simple magouille éditoriale. Les premiers étaient des textes restés inachevés, voire de pâles synopsis qu’une dénommée Gayle Linds a repris, mettant son nom en tout petit sous celui du maître. Mais même les fonds de tiroir s’épuisent. Alors aujourd’hui, on en écrit carrément des tout neufs, labellisés « d’après Robert Ludlum » avec un seul principe : que le nom du prolifique cadavre s’étale en quatre fois plus gros que celui du véritable auteur (le critique de Marianne a mesuré…). Eric Van Lustbader, Patrick Larkin, James Cobb, Kyle Mills, Paul Garrison s’y sont successivement collés. Le dernier paru vient de sortir : ça s’appelle La Mission Janson, et ça ne vaut pas tripette , juge Hubert Prolongeau. Un écrivain, dans le fond, c’est une marque comme une autre… Même aventure avec Mario Puzo. L’auteur du Parrain avait commis en 1990 un scénario pour un film retraçant la jeunesse de son célèbre héros. Le film ne s’est pas fait, et Puzo est mort en 1999. Qu’à cela ne tienne : on a donné le script à un prof de fac auteur d’un livre sur la Mafia qui l’a transformé en roman, et on signe des deux noms, comme si Puzo avait écrit lui-même un bout du livre. Mafia ? Vous avez dit mafia ?” , conclut l’article de Marianne .

Sinon, les auteurs morts, surtout les grands, sont surtout là pour aider les vivants : leurs lecteurs. Un article du New York Times , repris par Le Figaro , nous assure ainsi que “quelques pages de Tchekhov ou de Proust sont d’une aide plus efficace lorsqu’il s’agit d’évoluer dans un nouvel environnement social ou d’interpréter des émotions, que ne le sont les romans populaires ou les essais.” C’est une étude, publiée le 3 octobre dans le journal Science , qui “constate que, si on compare avec les effets produits par la lecture de romans populaires ou d’essais, les personnes venant de lire de la littérature de fiction obtiennent de meilleurs résultats aux tests d’empathie, de perception sociale et d’intelligence émotionnelle. […] « Voilà pourquoi j’adore la science !, s’exclame Louise Erdrich, dont le roman Dans le silence du vent a été utilisé dans une expérience récente. Les chercheurs, se réjouit-elle, ont trouvé le moyen de démontrer la réalité des bienfaits de la littérature de fiction. » […] Nicolas Humphrey, un professeur émérite au Darwin College de l’Université de Cambridge qui n’a pas pris part à cette étude, reconnaît qu’il se serait plutôt attendu à ce que ce soit la lecture en général qui développe chez les individus les capacités de compréhension et d’empathie. « Mais étudier de façon différenciée les effets liés à la lecture de la littérature de fiction et démontrer qu’ils sont différents de ceux générés par d’autres types de lecture est vraiment remarquable », estime-t-il. […] « Je suis d’accord avec cette étude », affirme Albert Wendland, qui dirige un programme de master sur l’écriture de fiction populaire à l’Université de Seton Hill, dans le New Jersey. « Ces ouvrages de fiction, qui explorent profondément et avec sensibilité les existences qu’ils mettent en scène, placent littéralement le lecteur dans la peau des personnages et lui font découvrir de l’intérieur des vies qui peuvent être plus difficiles, plus complexes que celles qu’on croise habituellement dans les romans populaires. » Et d’ajouter : « Les fictions populaires sont peut-être davantage un moyen de se confronter avec soi-même, avec ses propres souhaits, ses propres désirs, ses propres besoins ». Dans les romans populaires, explique David Comer Kidd, un étudiant en doctorat qui a participé à l’étude, « l’auteur contrôle tout et le lecteur a un rôle plus passif. Alors que dans les fictions littéraires, comme celles de Dostoïevski par exemple, il n’y a pas une voix unique et prédominante qui serait celle de l’auteur », poursuit-il. « Chaque personnage présente une version différente de la réalité. Et c’est au lecteur de se faire sa propre opinion. » […] Cette étude laisse cependant de nombreuses questions sans réponse , estime le New York Times : trois mois de lecture de Charles Dickens et de Jane Austen produisent-ils davantage ou moins d’effets, ou n’ont-ils aucun impact ? Et que se passe-t-il si une même personne lit tous les types de livres ? La romancière Louise Erdrich confie malgré tout que cette étude l’a « personnellement réconfortée. Les écrivains sont souvent de grands solitaires, surtout ceux qui écrivent de la littérature. Cela fait du bien de savoir que ce que l’on écrit a une valeur sociale, explique-t-elle. Cependant, je continuerais tout de même à écrire même si les romans n’avaient aucune utilité. » C’est heureux…

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