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Lèse-majesté et fermetures

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“Deux étudiants thaïlandais, accusés de crime de lèse-majesté pour une pièce de théâtre, ont plaidé coupable lundi [dernier] , a-t-on lu dans Libération. Intitulée La Fiancée du loup, l’œuvre met en scène une royauté fictionnelle. Elle avait été jouée à l’université Thammasat de Bangkok pour commémorer le soulèvement étudiant d’octobre 1973, réprimé dans le sang par l’armée. Patiwat Saraiyaem et Porntip Mankong sont détenus depuis août dans l’attente de ce procès, dont le verdict a été fixé au 23 février. Protégé par une des législations les plus sévères du monde, le roi de Thaïlande, Bhumibol Adulvadej, 87 ans, jouit d’un statut de demi dieu. Un musicien de 28 ans a été condamné fin juillet à quinze ans de prison pour le même crime.” En Russie non plus, on ne rigole pas avec le crime de lèse-majesté envers le demi dieu Poutine, même si cela se réprime plus subtilement. Au cœur de Moscou, dans une minuscule salle en sous-sol, Mikhaïl Ougarov, directeur-fondateur de Teatr.doc, monte des spectacles satiriques ou très sérieux, de nature politique. Une preuve d’indépendance courageuse que le lieu risque de payer cher , craint le correspondant moscovite de La Croix , Benjamin Quénelle. À l’affiche figurent toujours pour l’heure ses deux pièces les plus critiques vis-à-vis de la Russie de Vladimir Poutine. Tchass 18 met en scène la mort tragique d’un avocat anticorruption, abandonné dans une cellule de prison. Et BerluPoutine, plus burlesque, raille un chef du Kremlin présenté comme à moitié fou, fidèle allié de l’ex-président du conseil italien. La comédie aborde même ses déboires conjugaux, tabous jusque-là. Avec ces deux spectacles, à l’affiche depuis deux ans, Teatr.doc figurait dans la liste noire du dirigeant russe. « Ce théâtre est un îlot de liberté à Moscou. Mais le Kremlin de Vladimir Poutine est contre nous », redoute Vladimir Mirzoev, l’un des metteurs en scène qui y travaillent. Dans les coulisses exsangues, il raconte en effet l’incroyable imbroglio qui menace le lieu de fermeture depuis que la mairie moscovite a voulu mettre fin au loyer accordé depuis 2002 en dénonçant une fenêtre illégalement transformée en porte. Ces travaux avaient pourtant été menés après une visite des inspecteurs anti-incendie qui avaient jugé le théâtre insuffisamment sécurisé. « Ce n’est pas un hasard si ça nous tombe dessus aujourd’hui, fustige Vladimir Mirzoev. Le Kremlin essaie de profiter de la crise ukrainienne pour renforcer son monopole total. Difficile et triste année 2014 ! » Teatr.doc vit sans doute ses dernières heures dans ses locaux actuels, mais cherche un nouvel espace pour reprendre son activité dès février 2015. En attendant, la menace de fermeture a créé un choc dans l’étroite communauté libérale moscovite qui l’appréciait au même titre que les étrangers vivant à Moscou. Sur les réseaux sociaux, les protestations ont fusé. Quelques grandes voix du monde du théâtre ont haussé le ton. Mais les échos hors de Russie ont été rares. « Il y a dix ans, tout ce bruit nous aurait aidés, mais je crains qu’aujourd’hui cela soit contre-productif, redoute Vsevolod Lisovski, autre metteur en scène travaillant à Teatr.doc. Vu le contexte géopolitique, une mobilisation peut se retourner contre nous : les autorités auraient beau jeu de prétendre que nous sommes à la botte des libéraux et des étrangers. Dans le camp des ennemis… » Quant à Paris, sans avoir fait preuve d’excessive insolence envers les pouvoirs en place, ce sont deux des plus importants théâtres de la capitale qui vont bientôt être fermés… pour rénovation, rassurez-vous ! “Où iront les spectacles et que fera-t-on des personnels ? , s’inquiètent d’ores et déjà Claire Bommelaer et Armelle Héliot dans Le Figaro. Si l'on peut déjà imaginer le blues des restaurants et cafés de la place du Châtelet lorsque les deux bâtiments jumeaux, édifiés par Gabriel Davioud, qui se font face depuis 1860-1862, fermeront pour travaux vers la fin de la saison 2016, on ne sait rien, pour le moment, des solutions envisagées par la tutelle, la Ville de Paris. Bruno Julliard, premier adjoint au maire Anne Hidalgo, et en charge de la culture, l'a récemment confirmé au Figaro. La Ville annoncera prochainement quelques gros chantiers pour une enveloppe de 100 millions d'euros. Ils concernent certains musées et les deux fleurons du spectacle vivant que sont le Châtelet et le Théâtre de la Ville (vous les aurez reconnus). Ces deux campagnes de travaux seront assez longues, mais elles sont surtout indispensables. Au Théâtre de la Ville, ces réfections sont envisagées depuis 2004. Elles auraient dû débuter en 2007, mais les crédits n'avaient pas été débloqués. Les accès handicapés ne sont pas aux normes et il faut revoir le chauffage, le plateau, le proscenium, les espaces publics inadaptés. Quasiment deux ans de travaux ! Au Châtelet, le chantier sera moins important. Toutefois Bruno Julliard estime que les travaux pourraient durer un an et demi. Le premier adjoint se pose des questions : au Châtelet, il y a 130 salariés, au Théâtre de la Ville, 110 en tout (mais 30 sont sur le site des Abbesses). « Le Théâtre musical de Paris est géré par une association et nous ne pouvons pas nous immiscer dans la gestion du personnel », explique-t-il. Même chose au Théâtre de la Ville. Les deux institutions , rappelle Le Figaro, sont les mieux dotées par les affaires culturelles de la Ville : 17 millions pour le Châtelet et des recettes propres, soit 6 à 7 millions d'euros de billetterie, 1 million d'euros de locations d'espaces, plus le mécénat important. Dix millions d'euros pour le Théâtre de la Ville qui a réussi à dégager 33 % d'autofinancement et les développe, sous la houlette d'Emmanuel Demarcy-Mota. […] Alors qu'à la même époque, l'Opéra-Comique-Salle Favart sera [lui] aussi fermé (à partir de juillet 2015, pour dix-huit mois), où iront les productions ? Et où accueillera-t-on les spectateurs : 260 000 spectateurs au Théâtre de la Ville, 320 000 au Châtelet ? Joli casse-tête pour les tutelles !” Quelque chose me dit qu’on en reparlera !

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