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L'éternité est une affaire commerciale

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“Le lauréat du prix Nobel de littérature continue de ravir l’Académie suédoise , nous apprend Le Figaro : [Patrick Modiano] a rendu [le 24 novembre], avec cinq jours d’avance, le discours de réception qu’il prononcera le 7 décembre à Stockholm. D’ici là, l’Académie aura fait traduire cette allocution de 45 minutes par écrit, en anglais et en suédois, pour qu’aucune traduction simultanée ne perturbe sa lecture.” ” « Non seulement c’est un grand écrivain, mais, de plus, il sait qu’il faut rendre sa copie à l’heure », confie L’Express ) Odd Zschiedrich, directeur administratif de la Svenska Akademien. « C’est un très bon discours, portant sur son œuvre, sur le sens de l’écriture en général et sur l’importance d’avoir des écrivains libres et indépendants », rajoute-t-il. Pour sa part, le poète, historien, helléniste et philologue Jesper Svenbro, membre de l’Académie, donne la mesure du culte du secret, voire de la paranoïa, qui habite les jurés : « Lorsque, l’été dernier, j’ai acheté sur Amazon le DVD de Lacombe Lucien – dont le scénario est signé Louis Malle et Patrick Modiano – je me suis dit que, si mon ordinateur était piraté, il serait aisé de conclure que Modiano figurait parmi la liste des cinq finalistes du Nobel. » Le juré a sans doute ses raisons de se méfier du piratage, au pays qui a vu naître la plus célèbre des hackeuses. Lisbeth Salander, fait d’ailleurs violemment polémique ces jours-ci au Royaume de Suède. Non pas elle directement, mais son retour. Qu’on se le dise, nous annonce Anne-Françoise Hivert dans Libération, “le quatrième tome de la série Millénium, vendue jusqu’ici à 75 millions d’exemplaires dans le monde, est bouclé. C’est son auteur, le Suédois David Lagercrantz, qui l’a confirmé début novembre, dans l’émission littéraire du dimanche soir Babel, diffusée sur la chaîne de télévision publique suédoise SVT. L’exercice était périlleux : pour cet entretien unique avant la sortie du livre en août 2015, l’écrivain, bavard, avait été enjoint par ses éditeurs de maintenir le suspens. Pas de grande révélation donc, si ce n’est qu’il a écrit le roman sur un ordinateur sans connexion à Internet, par peur des émules de la pirate informatique tatouée la plus célèbre de la planète. On avait laissé Lisbeth Salander, à la fin du troisième tome, vengée des hommes qui avaient ruiné sa vie, richissime, dans son luxueux appartement stockholmois. David Lagercrantz a affirmé qu’ « elle n’en avait pas terminé ». Quid de sa sœur jumelle Camilla – dont l’existence est brièvement mentionnée dans les trois premiers tomes – mais qui alimente depuis longtemps les discussions des fans sur Internet ? Ou même du journaliste Mikael Blomkvist, au sommet de la gloire professionnelle mais à la vie privée en morceaux ? Il faudra encore patienter. La maison d’édition Norstedts n’a pas le droit à l’erreur. L’annonce, il y a tout juste un an, de la publication de ce quatrième tome, a fait couler beaucoup d’encre en Suède. Est-ce moralement acceptable de poursuivre l’œuvre d’un auteur mort il n’y a que dix ans ? […] En Scandinavie, rapporte la correspondante de Libération, plusieurs auteurs de polar, notamment, ont réagi violemment à l’annonce de la publication du nouveau Millénium. Dans les colonnes du tabloïd Aftonbladet , l’écrivain Kristina Ohlsson dénonce « une saloperie » . Elle est allée, du coup, voir son avocat pour modifier son testament : « En tant qu’écrivain, cela me rend physiquement malade. Je ne savais pas que ce genre de choses pouvait se passer. Que quelqu’un pourrait prendre la liberté de rendre la vie à mes personnages aussi vite après ma mort. » Son confrère norvégien Tom Egeland n’est guère plus tendre : « Je trouve cela honteux. Et incompréhensible. Comment peut-on s’autoriser à danser sur la tombe de Stieg Larsson de cette façon ? » Les médias suédois n’ont pu s’empêcher de constater le timing parfait de la sortie de ce quatrième tome. La maison d’édition Norstedts, la plus ancienne du royaume, connaît de graves difficultés financières (un cinquième de son personnel va être licencié). Même chose pour l’éditeur britannique Quercus, qui détient les droits des livres en langue anglaise. Quant à la société Moggliden, créée par le père et le frère de Stieg Larsson, qui ont hérité des droits en l’absence de testament, elle a vu son chiffre d’affaire baisser ces dernières années, même si elle dispose encore d’un capital de plus de 317 millions de couronnes (plus de 34 millions d’euros) selon le quotidien Dagens Nyheter . […] Dans un communiqué de presse, la maison d’édition assure avoir fait preuve de retenue. Elle a refusé, pendant des années, des dizaines de propositions allant « des bonbons aux poupées en passant par des opéras ». Mais, écrivent les éditeurs, « maintenir en vie ses personnages et le monde que Stieg Larsson a créé avec Millénium » est également une façon de lui rendre hommage. D’autres l’ont fait avant : les éditeurs de Jane Austen, par exemple. Hercule Poirot vient aussi de ressusciter sous la plume de l’auteur britannique Sophie Hannah.” Un véritable « business de la résurrection » , qui touche aussi ces jours-ci Sherlock Holmes ou Philip Marlowe, et bientôt James Bond. François Forestier, qui a consacré dans L’Obs une enquête à « la deuxième vie des héros » la conclut ainsi : “au fond, l’idée qu’un personnage puisse passer de main en main est troublante : il échappe à son auteur, divorce, se marie à un autre écrivain, retrouve une deuxième jeunesse, continue à travailler et à générer des royalties. L’éternité est devenue une affaire commerciale. Il ne faut jamais dire plus jamais, c’est clair.”

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