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L'Europe du cinéma : amie ou ennemie ? (par Christophe Payet)

4 min

Cette fois-ci, ce ne sont pas des Français qui sont montés au front, mais des Belges.

Dans le Monde, Alain Beuve-Méry, nous raconte la dernière charge en date du cinéma européen pour préserver son « exception culturelle ».

Et ce sont les deux frères, Luc et Jean-Pierre Dardenne, deux fois lauréats de la Palme d'or à Cannes, qui sont à l'initiative d'une pétition de réalisateurs de toute l'Europe. Parmi eux figurent :

l'Autrichien Michael Haneke, le Danois Thomas Vinterberg, les Français Michel Hazanazicius, Agnès Jaoui et Bertrand Tavernier, l'Espagnol Pedro Almodovar, l'Allemand Volker Schlöndorff, l'Italien Marco Bellocchio, les Britaniques Ken Loach, Mike Leigh et Stephen Frears.

Des réalisateurs de toute l'Europe donc, mais aussi d'ailleurs, comme l'Américain David Lynch et la Néo-Zélandaise Jane Campion.

Ils sont en tous 80 réalisateurs, rassemblés sous le titre : « L'exception culturelle n'est pas négociable ».

Tous exigent que la Commission européenne exclue explicitement l'audiovisuel et le cinéma des discussions commerciales bilatérales qui doivent s'ouvrir cet été entre l'Union européenne et les Etats-unis.

Pour eux, il s'agit « d'un renoncement, d'une capitulation, d'une rupture »!

L'Union européenne doit en effet adopter définitivement le 14 juin son mandat de négociation. Un mandat qui depuis le 13 mars, comprend le secteur de l'audiovisuel. Car pour les Etats-Unis c'était une condition sine qua non à l'ouverture des discussions.

L'Europe pourrait donc utiliser le cinéma comme monnaie d'échange contre l'ouverture d'autres secteurs, comme l'automobile ou les services financiers. Le Vieux continent espère ainsi sortir du marasme économique en bénéficiant du regain d'activité outre-Atlantique.

La pétition des frères Dardenne dénonce ce marchandage. « Avec l'adoption de ce mandat de négociation, qui réduirait la culture à une monnaie d'échange, la Commission (…) s'est reniée et a renié les engagements qu'elle avait pris, n'hésitant pas à faire preuve d'une duplicité condamnable », écrivent les 84 réalisateurs.

Le journaliste du Monde explique donc que face à cette nouvelle vague de protestation, les autorités de Bruxelles ont dû réagir et surtout rassurer.

Le commissaire européen au commerce, Karel de Gucht, a donc affirmé que « l'exception culturelle ne sera pas négociée. Les pays européens qui le souhaitent resteront libres de maintenir les mesures existantes : et la France en particulier restera parfaitement libre de maintenir ses mécanismes de subventions et de quotas ».

Mais dans le même communiqué, le même commissaire au même commerce, n'ayant pas peur de se contredire, écrit que les négociations avec les Etats-unis prendront en compte « les différentes sensibilités sectorielles » et que « le secteur de l'audiovisuel en fait évidemment partie ».

Un double discours qui a le don d'agacer, y compris le gouvernement français, puisque la ministre au Commerce extérieur, Nicole Bricq, a dénoncé cette ambigüité.

« Alors, qui croire ? », se demande Alain Beuve-Méry.

Dans le domaine des services culturels et audiovisuels, le Conseil européen doit en fait statuer à l’unanimité, quand des accords risquent de porter atteinte à la diversité culturelle et linguistique de l’union.

Ce qui veut dire que ceux qui souhaitent intégrer les services audiovisuels aux négociations commerciales avec les Etats-Unis doivent être très prudents. C’est le cas de Karel de Gucht, mais aussi du président de la Commission, José Manuel Barroso. S’ils ne donnent pas des gages publiquement de leur engagement pour préserver l’exception culturelle, la France pourrait très bien menacer de son veto.

« Il y a quinze ans, on se battait contre l'impérialisme américain, aujourd'hui c'est contre les autorités de Bruxelles », soupire Florence Gastaud, déléguée de la société civile des auteurs-réalisateurs-producteurs, citée ans Le Monde.

Pourtant, sans l'Europe, il n'y aurait pas de cinéma. C’est la position défendue par la productrice Margaret Ménégoz dans les pages de La Croix. « Nous devons être fiers d’être Européens », écrit la gérante des Films du losange. « Dans mon métier, la production cinématographique, l’Europe a été extrêmement bénéfique. Sans elle, Michael Haneke, Lars von Trier et bien d’autres réalisateurs ne pourraient faire leurs films ». Et Margaret Ménégoz sait de quoi elle parle, puisqu’elle a produit Amour de Michael Haneke, en coproduction franco-germano-autrichienne.

Elle vente également les mérites de la monnaie unique : « Avant l’introduction de l’euro, je réfléchissais à deux fois avant de produire avec l’Espagne car la peseta pouvait varier de 20% au cours d’un tournage ? Dans ma comptabilité, j’avais donc des pertes pour change. »

Mais attention à ne pas se méprendre : « ce ne sont pas les commissaires à Bruxelles qui ont décidé de créer un cinéma européen fort », précise Margaret Ménégoz.

« L'étincelle vient toujours de ceux qui font ». Et cette fois-ci, en négociant cet accord de libre-échange, les commissaires pourraient bien éteindre la flamme du cinéma européen.

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