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L'héritage maudit de Marcel Duchamp

7 min

“Quand un nouveau musée privé ouvre à Oslo, dans un des rares pays sans problème de dette comme la Norvège, tous les regards se tournent vers le Nord , écrit, pleine d’espoir, Valérie Duponchelle, qui a fait le voyage pour Le Figaro . Que va-t-on découvrir à l’Astrup Fearnley Museet, fer de lance du plus grand collectionneur scandinave ? Né en 1933, Hans Ramus Astrup, armateur et financier, est apparenté au peintre romantique Thomas Fearnley, dûment accroché à la Nasjonalgalleriet d’Oslo. Dans son musée tout beau tout neuf, on retrouve à peu près les mêmes artistes que partout. A Los Angeles, chez Eli Broad, ou à Venise, chez François Pinault, deux financiers en acier. Ou plus prosaïquement dans un bon catalogue de ventes contemporaines de New York ou Londres. Au pays de Munch le solitaire, le contestataire et l’incompris, voici venu l’ère des stars planétaires. Soit une salle complète de Damien Hirst, la série paradisiaque et 100% sexe de Jeff Koons, un immense tableau sombre d’Anselm Kiefer avec plomb et en paille, une sculpture géante de Takashi Murakami à l’entrée et, à la place d’honneur, les très grands formats barbouillés du peintre américain Dan Colen, valeur montante de la galaxie Gagosian. Au vernissage de ce lieu superbement ancré dans le port d’Oslo par l’architecte Renzo Piano, tout le marché de l’art international était au rendez-vous, dithyrambique. Les directeurs de musée, venus de Hambourg, Paris ou Londres, étaient plus circonspects devant cet « art mené à la baguette par le marché et ses lois ».

Et l’art dans tout ça ? , se demande avec beaucoup d’autres la journaliste du Figaro . C’est tout le débat qui se dessine, de plus en plus fermement, derrière le phénomène de masse qu’est devenu l’art contemporain. Que retenir de ce flot uniforme ? « Depuis la Renaissance, l’histoire de l’art n’a retenu que de 1% à 5% des artistes, souligne Marc Bayard, historien du XVIIe et spécialiste du décor de théâtre baroque. Tout le reste a été oublié. On peut penser que la même loi sera appliquée à l’art contemporain et que 90% de ce qui est célébré aujourd’hui sera oublié dans le futur. Ce qui me gêne dans l’art contemporain, dit encore Marc Bayard , c’est qu’il est interdit de juger. On a juste le droit de dire : c’est intéressant ! L’art est devenu un média-spectacle, à l’image de la société-spectacle dénoncée par Guy Debord. » Critiquer, rappelle-t-il, cela peut être confronter le contemporain « pas toujours novateur, pas toujours virtuose, souvent suiveur et copieur », à l’histoire de l’art la plus éclatante. « Nous souffrons aujourd’hui de l’impact énorme de Marcel Duchamp sur des générations d’artistes, stigmatise-t-il. Ce révolutionnaire des idées avec ses fameux ready-mades a eu beaucoup trop d’enfants ! Il faut revenir au geste de l’artiste, à l’unicité, au tempérament, au fond derrière la forme. »

Le Figaro , sur la même page, enfonce le clou de l’héritage maudit de Marcel Duchamp avec un texte de l’historienne de l’art Christine Sourgins, auteur des Mirages de l’art contemporain à La Table Ronde. “L’art contemporain montré à la Fiac est l’art d’une toute petite partie de nos contemporains , dénonce-t-elle. Ce terme, faussement temporel, désigne ici un genre artistique qui trouve son origine dans l’urinoir de Marcel Duchamp de 1917. La pratique du ready-made, en détournant des objets utilitaires pour en faire des œuvres d’art, explique que n’importe quoi (comportements, excréments ou pièce vide) puisse devenir œuvre d’art si et seulement si un réseau officiel, marchand ou médiatique, le valide. Duchamp a troqué le savoir-faire contre le faire-savoir, au lieu d’incarner du sens dans une forme, il privilégie le « concept », les spéculations intellectuelles qui, vidant l’œuvre d’art des critères esthétiques, feront le lit de la spéculation financière : il ne reste pas beaucoup d’art dans l’art financier , estime Christine Sourgins. En témoigne l’état de la peinture , continue-t-elle : Hopper, ne créant que deux tableaux par an, pourrait-il encore émerger dans un art financiarisé, où l’adage « ce qui est rare est cher » a vécu ? La bonne peinture, œuvre unique non reproductible à satiété, n’est pas toujours instinctuelle et demande temps et métier. Or, pour être rentable, l’art devrait obéir à des opérations marketing, être coté dans le réseau des grandes foires, galeries, ventes aux enchères. L’art conceptuel, et ses « installations » reposant sur des procédures démontables et sérielles, se prête mieux à cette mondialisation que la fragile peinture. Une « performance », une transgression par le geste ou le cri, est plus médiatique que les meilleurs toiles. La peinture demande le temps d’une rencontre, une mémoire, une culture, mais les affairistes pressés collectionnent des signes de reconnaissance plutôt que de l’art.

Il ne suffit pas d’utiliser toile, châssis et pinceaux pour faire œuvre picturale. Il existe un conceptualisme peint (souvent confondu avec l’abstraction de l’art moderne) repérable à sa répétitivité, sa standardisation. Les rayures, les carrés en quinconce ou les pots de fleurs, semblables à des logos, ne tolèrent pour voisinage que certaines expressions picturales, telle la peinture « de standards et de clichés » où « il n’y a pas d’essentialité » d’une lauréate du prix Marcel-Duchamp. Cette peinture sous contrainte conceptuelle ne produit plus d’images mais une imagerie décorative, digne du catalogue des fleurs Vilmorin. Autorisée aussi, la peinture fantomatique, spectrale, qui valorise sa propre exténuation et permet des commentaires sur la « peinture de la fin de la peinture ». Le plus souvent, un peintre figuratif restera « compétitif » en se cantonnant dans le kitsch, le parodique érotisé ou une défiguration montrant l’humanité affreuse, sale et méchante… La Fiac, sauf exceptions illusoires, montre une peinture contemporaine anémiée. La vitalité de l’art pictural s’est réfugiée dans les ateliers ou des galeries exclues : la forte présence d’une grande peinture vivante serait préjudiciable aux formes dégradées du conceptualisme mercantile” , conclut l’imprécatrice dans Le Figaro .

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