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L'homme de la situation, et si peu de femmes...

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Egalité femmes – hommes dans cette revue de presse également. Il sera donc question d’une femme, et d’un homme. L’homme en premier, histoire de finir en beauté. “Ils étaient trois à prétendre au titre de directeur musical du Bolchoï , raconte Christian Merlin dans Le Figaro , trois jeunes chefs russes de moins de 40 ans : Vasily Petrenko, né en 1976, Dmitri Jurowski, né en 1979, et Tugan Sokhiev, né en 1977. Ce dernier [a obtenu] le poste, en principe l’un des plus prestigieux du paysage musical russe, dans les faits un siège éjectable où l’excellence s’est trop longtemps fait attendre. Il est vrai que, dans le contexte de la Russie postsoviétique, la rivalité séculaire entre les deux capitales a résolument tourné à l’avantage de Saint-Pétersbourg, depuis que Valery Gergiev s’est donné pour mission de refaire du Mariinsky le premier Opéra du pays. A mesure que le tsar Gergiev, fort de son énergie indomptable et de sa proximité avec Vladimir Poutine, faisait de son théâtre un des plus performants du monde, le Bolchoï avait tendance à s’enfoncer dans la routine, y compris musicalement. Les tentatives d’y attirer de grands noms comme Mstislav Rostropovitch ou Guennadi Rojdestvenski se solda à chaque fois par un échec, et si le solide Alexandre Vedernikov parvint à se maintenir huit ans, ce fut hélas sans génie. Quant au dernier directeur musical, Vassily Sinaisky, il ne resta que quatre mois, jetant l’éponge en déclarant qu’il était impossible de travailler avec le nouveau directeur général Vladimir Urin. Le tout après une série noire qui a vu entre autres l’agression contre le directeur du ballet Sergueï Filine et la mort tragique d’un musicien de l’orchestre tombé dans la fosse, dans un contexte de suspicion générale. A l’heure où le Bolchoï a fait peau neuve après six ans de travaux, et où l’on y fait enfin appel à des metteurs en scène modernes comme Dmitri Tcherniakov, il était urgent que l’orchestre et le chœur se mettent au niveau. Cette mission incombera donc à Tugan Sokhiev, un pur produit de l’école de… Saint-Pétersbourg ! Elève du grand Ilya Musin, qui forma Temirkanov et Gergiev, Ossète comme Gergiev, c’est avec ce dernier qu’il fit ses armes au Mariinsky, devenant vite le protégé du patron. Le voici donc qui passe à « l’ennemi » moscovite, à l’heure où le danseur Nikolaï Tsiskaridzé, soupçonné d’avoir été impliqué dans l’agression contre Filine, quitte le Bolchoï pour le Mariinsky. Sokhiev a une grande connaissance du répertoire lyrique, en particulier russe, il a le dynamisme et le charisme nécessaires pour fédérer des équipes démoralisées. Il devra se tenir au-dessus des intrigues et obtenir des garanties. Après les miracles accomplis à la direction de l’Orchestre national du Capitole de Toulouse depuis 2008, avec la création de vingt et un postes de musiciens à l’heure où on ne parle que de restrictions budgétaires, il est l’homme de la situation , assure Christian Merlin. Mais on se prend à trembler… Va-t-il rester à Toulouse, où la lune de miel est loin d’être finie ? Il n’est pas rare pour un chef de se partager entre deux institutions, par exemple un théâtre lyrique et un orchestre symphonique. Mais entretemps, il a aussi été nommé à la tête du Deutsches Symphonie-Orchester, le deuxième orchestre de Berlin. Puisse-t-il préférer la Garonne à la Spree !” , conclut le critique du Figaro , un vrai cri du cœur !

Et l’égalité femmes – hommes dans tout ça ? Nous y voilà : c’est une lettre, adressée par la cheffe Laurence Equilbey à Ivan A. Alexandre, en réaction à une chronique de ce dernier dans Diapason sur cette question, intitulée « Où sont les cheffes ? » , lettre publiée dans le Diapason de février. “Cher Ivan , écrit la cheffe, qui le tutoie, d’après toi, l’histoire est en marche et la femme aura enfin bientôt sa place dans la culture. Ouf ! Nous voilà rassurées/és. Toutefois, aujourd’hui, force est de constater que les choses n’avancent pas aussi vite que tu le dis, voire régressent, selon tous les indicateurs actuels. Les chiffres sont effrayants. Si, comme tu le dis, les artistes femmes courent maintenant le monde, où sont-elles ? Comment justifier aujourd’hui qu’il y ait si peu de femmes parmi les solistes instrumentaux et les chefs d’orchestre programmés, malgré une proportion loin d’être minoritaire d’étudiantes dans les cursus pédagogiques internationaux ? Comment expliquer que si peu de compositrices contemporaines soient jouées, malgré une large présence de talents féminins dans les classes de composition ? Pourquoi les metteuses en scène bénéficient-elles si peu des moyens de production publics au théâtre et à l’opéra ? Cet empêchement ancestral doit aujourd’hui cesser. Il est temps de siffler la fin de la récréation, de considérer que les femmes ont aussi des choses à dire, à défendre et à créer. Ou alors, il faut arrêter l’hypocrisie de les former au plus haut niveau. Je suis d’accord avec toi : une nouvelle page de l’Histoire s’écrit pour les femmes artistes, mais elle ne s’écrira pas « naturellement ». Croire que ce serait le cas est, tu me pardonneras, d’un grand angélisme, voire naïf. Tant qu’un seuil critique ne sera pas atteint, il faut au contraire militer, convaincre, se battre, comme on le fait pour que les grandes causes progressent. Cette cause est une nécessité vitale pour les femmes, et elle est indispensable pour que la culture trouve sa nouvelle pulsation et résonne dans notre société. Le ministère de la Culture, le Sénat, les mouvements militants l’ont compris, et œuvrent courageusement contre les empêchements inconscients et les conservatismes bien réels, au nom de l’égalité, au nom de l’accès à la création pour toutes et tous. Puissent leurs actions trouver un réel écho au sein des institutions culturelles publiques. Et l’Histoire ne s’en portera que mieux” , conclut celle qui signe : « Ton inévitable Laurence Equilbey » .

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