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Libérez Froberger (et les opéras) !

5 min

« Libérez Froberger ! » Ce cri du cœur, c’est Jacques Drillon qui le pousse dans le Nouvel Observateur . Explications : “En novembre 2006, Sotheby’s a vendu un manuscrit magnifiquement relié, frappé aux arme des Habsbourg, à un client qui a tenu à rester anonyme. Il s’agissait de pièces pour clavecin du compositeur Johann Jakob Froberger : 259 pages de musique, dont 180 inconnues : sur 35 pièces, 18 sont inédites. Simon Maguire, responsable des manuscrits chez Sotheby’s, écrivait alors : « Cette découverte change le cours des études frobergiennes, et donc toute l’histoire de la musique du XVIIe siècle. Elle occupera les musicologues pendant des années. » Hélas, rien n’est assuré. Le manuscrit fut présenté d’abord au Württembergisches Landesmuseum de Stuttgart, et un claveciniste fut autorisé à en jouer une pièce, devant les caméras de télévision. Puis, avant la vente, il fut montré à Londres, où quelques spécialistes purent l’examiner – sous bonne garde. Interdiction de le copier, de le photographier. Le claveciniste hollandais Bob van Asperen passa trois jours à l’étudier, et publia un article fort savant sur cet objet remarquable et mystérieux. L’ouvrage fut vendu 310 400 livres sterling (400 000 euros), record absolu pour un manuscrit musical du XVIIe siècle, à un amateur alsacien de reliures (information non confirmée par Sotheby’s). Or cet acheteur anonyme ne souhaite pas montrer le manuscrit à un éditeur, un musicologue, un musicien. En achetant l’objet, le collectionneur en a acheté aussi le contenu musical ! S’il veut le vendre en feuilles séparées, ou y emballer ses harengs, il peut le faire. Aux yeux de la loi française, le propriétaire d’une œuvre posthume se substitue à son auteur il en possède les droits patrimoniaux (les « droits d’auteurs »), mais il en détient aussi le « droit moral », qui s’exerce sur l’édition, l’exécution, les préfaces, les enregistrements, les commentaires, et ce droit est imprescriptible. Ses ayants droits hériteront de cette prérogative, et pourront, comme s’ils étaient les auteurs, autoriser telle ou telle édition, ou s’y opposer. Et cela ad vitam aeternam, pour tous les propriétaires successifs. Dans le cas des pièces de Froberger, le propriétaire du manuscrit a tout intérêt à le conserver dans le plus grand secret. La cote du manuscrit monte pendant ce temps-là, et plus vite que si son contenu en était publié. Sotheby’s affirme que toutes les demandes d’étude et de publication sont transmises au propriétaire actuel. Mais qu’on se rappelle la mésaventure des pièces d’orgue de Louis Couperin, propriété d’un Anglais qui ne voulait rien lâcher, et dont on attendit l’édition pendant quarante-cinq années après la vente. Lorsque les acheteurs ne font qu’un investissement, en achetant une toile, une bouteille de vin ou un manuscrit, ils les laissent fréquemment dormir dans les coffres de Sotheby’s, à Greenford Park, où sont conservés sur 9 000 m2 , et à raison de 4 livres sterling HT par jour, les objets qui vont être vendus, n’ont pas trouvé preneur, ou attendent d’être emportés. Une fois que la cote a suffisamment monté, l’acheteur revend son bien, qui ne quitte son coffre que le temps d’une nouvelle transaction, Sotheby’s prend une seconde fois son pourcentage, et ainsi de suite. Néanmoins, dans le cas de Froberger, Sotheby’s déclare que le manuscrit est « entre les mains de l’acquéreur ». Pour l’instant, les musicologues, les musiciens et les mélomanes peuvent se brosser pour les jouer ou les entendre.”

Ceux qui peuvent également se brosser, ce sont les personnels de l’Orchestre et de l’Opéra de Montpellier. “Le 7 juin, en assemblée générale, rapporte Christian Merlin dans Le Figaro , la question suivante leur a été posée : « Etes-vous d’accord avec la gouvernance du directeur général ? » Sur 199 salariés présents, 165 ont répondu non, 17 oui, auxquels s’ajoutent 13 votes blancs et 4 nuls. La démarche est inhabituelle et intéressante, juge le critique du Figaro . Certes, un directeur d’opéra n’est pas élu, il ne peut donc être désavoué par une motion de défiance, même votée à 82 % comme celle qui vise actuellement Jean-Paul Scarpitta, directeur de l’Orchestre et de l’Opéra de Montpellier. Mais à en juger d’après les retombées médiatiques, la méthode est assez bien trouvée pour attirer l’attention sur un profond malaise. Certes, les tutelles ont renouvelé leur soutien à Scarpitta. Mais les personnels excédés ont pu formuler leurs griefs : inquiétude à la suite d’un rapport critique du ministère de la Culture, mauvaise gouvernance, méconnaissance musicale, remplacement de l’Orchestre de Montpellier au concert du Nouvel An par un orchestre de jeunes fondé par Riccardo Muti, ami du directeur, achat d’un espace dans le journal Le Monde pour remercier le même Muti d’être venu diriger à Montpellier, concert donné pour la fondation de Carla Bruni, proche de Scarpitta, etc. Il y a quelques mois , rappelle Christian Merlin, nous attirions l’attention sur la chienlit à l’Opéra de Nice, l’un des plus beaux Opéras de France se retrouvant sans pilote, soumis aux luttes d’influences au sein du conseil municipal (nous l’avions cité dans cette revue de presse). Dans le même temps, l’Opéra de Saint-Etienne perdait deux directeurs en deux ans et avait fini par nommer le très compétent Bruno Messina, qui vient toutefois de renoncer au profit de Vincent Bergeot, qui bénéficie de la confiance du maire. Tous ces tristes événements attirent l’attention sur un important chantier de politique culturelle. Résumons. Directeur d’opéra est un métier, dont les savoirs et savoir-faire spécifiques ne s’improvisent pas : connaissance universelle du répertoire, de la musique, des voix, de la dramaturgie, de la gestion, des relations sociales, du fonctionnement d’un théâtre avec ses règles et corps de métier. La compétence doit être le premier critère, avant amitiés et réseaux (l’un n’excluant pas l’autre). La procédure de nomination doit être transparente, mais la moins administrative possible, afin de ne pas décourager les candidats d’excellence, qui répugnent souvent à remplir un dossier en trois exemplaires (on ne demande pas à Karajan d’envoyer son CV…) Quant au système de la régie municipale directe, il est devenu obsolète : l’opéra est une affaire de professionnels.”

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