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L'immortalité ne préserve pas de l'assassinat

6 min

Marc Lambron est devenu immortel le 26 juin, et ce “dans le calme , se réjouissent dans Le Figaro Mohammed Aïssaoui et notre confrère en Dispute Etienne de Montety. Après l’élection tonitruante d’Alain Finkielkraut à l’Académie française, celle de l’écrivain Marc Lambron n’a fait aucun bruit superflu. Pourtant, elle constitue une sorte de surprise. Il se présentait pour la première fois aux suffrages des académiciens et l’a emporté sans coup férir, dès le troisième tour avec treize voix sur vingt-sept votants (il y eut trois bulletins blancs) devant un concurrent chevronné, Philippe Meyer, qui se présentait pour la troisième fois (il a recueilli deux voix). […] A 57 ans, Marc Lambron devient le benjamin de l’Académie française. Cela ne devrait pas l’étonner. Il a été souvent premier en tout , admire le quotidien. Il y a quelques années, Le Figaro s’était amusé à lui refaire passer le bac de français. Il s’était sorti haut la main de l’épreuve. C’est un surdoué qui aime à prendre les allures d’un cancre.” Que Marc Lambron cependant se méfie : l’immortalité ne préserve pas de l’assassinat, bien au contraire. Puisqu’on parle de bac français, “mercredi 18 juin , rapporte Maryline Baumard dans Le Monde , les élèves des classes de première S et ES s’en sont pris à leur sujet de français et à notre patrimoine littéraire national. Le poème « Crépuscule » (extrait des Contemplations), de Victor Hugo, à commenter, a tellement déplu que son auteur a été pris à partie sur Twitter. A « Petit Diable » qui lançait un « Victor Hugo, enfoiré avec ton brin d’herbe, au lieu de nous donner le sujet t’aurais pu le fumer », ont répondu des « Fuck Victor », voire des menaces physiques en cas de rencontre inopinée au coin d’une rue…” On citera encore, entre autres gazouillis gracieux relevés également par le site Slate.fr : « Mais Victor Hugo il peut allez sfaire enculer bien comme il faut avec ses brins d’herbes et son crépuscule connard » , « Je te maudis Victor Hugo, toi ta famille ta fille, Léopoldine cette grosse pute CREVEZ » , « Victor Hugo tu pu vraiment enfoiré, avec ton crépuscule du cul là ! » , « Victor Hugo à cause de toi j’ai foirer mon bac la prochaine fois t’éviteras de faire discuter un brin d’herbe et une tombe cimer » , ou pour le plus modéré : « J’avoue Victor Hugo il m’a déçu avec ses brins d’herbe la » . “Ces épisodes, analyse Le Monde , montrent combien il est dommage que les évaluations internationales des élèves ne prennent jamais en compte la capacité à contester. Sinon, c’est sûr, le classement français serait certainement remarquable.” Ce que les lycéens ne savent sans doute pas – sans les sous-estimer – c'est que Victor Hugo lui-même , rappelle Charlotte Pudlowski sur Slate.fr , était un détracteur du bac et qu'il se serait peut-être amusé de leurs remarques. (Même s'il n'aurait probablement pas adoré qu'on traite sa fille Léopoldine de « grosse pute » ). Dans Les Misérables , Marius, alors qu'il se promène au Luxembourg pour admirer Cosette, qui s'y assied toujours avec Jean Valjean, émet des conjectures sur le bac (réformé plusieurs fois au XIXe siècle et donc sujet de débat de l'époque) : « Il pensait en ce moment-là que le Manuel du Baccalauréat était un livre stupide et qu'il fallait qu'il eût été rédigé par de rares crétins pour qu'on y analysât comme chef-d'œuvre de l'esprit humain trois tragédies de Racine et seulement une comédie de Molière. » Hugo fustigeait l'académisme, les programmes tout prêts qui consistaient à ériger des monuments aux écrivains poussiéreux et voulait des écrivains qui parlent « au peuple ». Dans un essai sur Shakespeare, il écrivait : « Qu'est-ce que le vulgaire ? L'école dit : c'est le peuple. Et nous, nous disons : c'est l'école. Mais d’abord définissons cette expression, l’école. Quand nous disons l’école, que faut-il sous-entendre ? Indiquons-le. L'école, c'est la résultante des pédantismes l'école, c'est l’excroissance littéraire du budget l’école, c’est le mandarinat intellectuel dominant dans les divers enseignements autorisés et officiels, soit de la presse, soit de l’état l’école, c’est l’orthodoxie classique et scolastique à enceinte continue. [...] Sortons du collège, du conclave, du compartiment, du petit goût, du petit art, de la petite chapelle. La poésie n’a pas de coterie. Luttons contre cette tendance. Insistons sur ces vérités qui sont des urgences. Les chefs-d’œuvre recommandés par le manuel au baccalauréat, les compliments en vers ou en prose, les tragédies plafonnant au-dessus de la tête d’un roi quelconque, l’inspiration en habit de cérémonie, les perruques-soleils faisant loi en poésie, les Arts poétiques qui oublient La Fontaine et pour qui Molière est un peut-être, les langues bégueules, la pensée entre quatre murs, tout cela, quoique l’enseignement officiel et public en soit saturé et rempli, tout cela est du passé. » Donc il était peut-être relou avec ses brins d'herbe , conclut Slate.fr. Mais il était du côté des lycéens malgré tout”. Et puis, comme on a pu le lire dans Libération , lesdits lycéens peuvent aussi compter sur un allié en la personne de Charles Baudelaire, qui a certes “dédié trois poèmes des Fleurs du Mal à Victor Hugo, mais était loin d’en être un admirateur inconditionnel. Une lettre inédite, révélée [le 18 juin, soit le jour même du bac français] par le quotidien britannique The Guardian, et que Christie’s [s’apprêtait] à mettre en vente à New York, en apporte une nouvelle preuve. En janvier 1860, le poète écrit à un correspondant inconnu : « V. Hugo continue à m’envoyer des lettres stupides. » Et plus loin : « Tout cela m’inspire tant d’ennui que je suis disposé à écrire un essai pour prouver que, par une loi fatale, le génie est toujours bête. »

Sur ces belles et confraternelles paroles, la revue de presse culturelle part en vacances, et vous donne rendez-vous le 1er septembre…

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