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L'impasse ibérique

5 min

  • “Dans une tribune publiée [le 12 octobre] sur le site Infolibre.es, et reprise par une brève de La Croix , Pedro Almodovar accuse le gouvernement espagnol de vouloir « exterminer » le cinéma national, soumis à une hausse importante de TVA (de 8 à 21%) et exposé à de sévères coupes budgétaires (-12,4% en 2014 par rapport à 2013). Soupçonnant un règlement de comptes, le réalisateur ibérique estime qu’au-delà des contingences économiques, le gouvernement conservateur, furieux de l’engagement du milieu du 7e art en 2003 contre la guerre en Irak, veut profiter de l’occasion pour le faire taire.”*

Comme le montre une enquête de Clarisse Fabre dans Le Monde , les confrères portugais d’Almodovar sont tout aussi furieux. “Y a-t-il quelqu’un au Palacio Ajuda, siège du secrétariat d’Etat à la culture, à Lisbonne ? C’est la question que posent très sérieusement les professionnels du cinéma portugais, réunis jusqu’au 3 novembre au festival du film documentaire Doclisboa. Entre deux projections, les conversations reviennent toujours sur le même sujet : le financement du cinéma portugais est en berne, parce que les opérateurs de télécommunications refusent de payer une taxe prévue par la loi. Et les déclarations de Jorge Barreto Xavier, secrétaire d’Etat à la culture, rattaché au cabinet du premier ministre, n’y font rien. Le manque à gagner pour la production de films est estimé à 10,5 millions d’euros – soit le montant que devrait acquitter le secteur des télécoms. Les faits sont là, indubitables : la loi du 6 septembre 2012 visant à financer le cinéma et l’audiovisuel n’est pas appliquée. En théorie, le texte permet à l’ICA (l’Institut du cinéma et de l’audiovisuel, l’équivalent du CNC) de collecter 16 millions d’euros provenant d’une taxe payée par les opérateurs du câble et des télécommunications (3,50 euros par abonnement) et d’une taxe de 3,2% sur la publicité à la télévision (et accessoirement au cinéma). Les opérateurs des télécoms (Zon, Portugal Telecom, etc.) refusent de payer car, comme ils l’expliquent, ils n’entendent pas « verser de l’argent directement à l’ICA sans avoir leur mot à dire sur les films soutenus ». Financer les films d’auteur peu rentables ne les intéresse pas : « Le montant de la taxe prévue par la loi est largement supérieur au box-office annuel des films portugais », déclare au Monde l’association Apritel, qui rassemble les opérateurs des télécommunications. L’année 2012 a été déjà une « année zéro » pour le cinéma portugais : aucun nouveau projet n’avait pu être soutenu, et les 39 films produits avec le soutien de l’ICA résultaient d’engagements antérieurs. […] Les professionnels du cinéma sont dépités. « Si le secrétaire d’Etat avait une parole politique forte, cela aurait un effet dans les milieux économiques », s’impatiente le producteur Luis Urbano, qui mène la bataille avec d’autres professionnels. Luis Urbano est le producteur de Miguel Gomes, dont le film Tabou a reçu deux prix au Festival de Berlin, en 2012, et s’est vendu dans plus de trente pays. Mais Tabou a fait peu d’entrées en salles au Portugal (environ 23 000, contre 200 000 en France), et c’est tout le paradoxe de la situation : les spectateurs portugais ne plébiscitent pas les films d’auteur nationaux. Il faut dire, aussi, que l’offre est faible, pour les raisons déjà exposées : le soutien à la production est insuffisant, les films ont un accès difficile aux salles, etc. Le serpent se mort la queue. Selon les chiffres de l’ICA, seuls 26 longs-métrages portugais sont sortis en salles, en 2012, sur un total de 288 – parmi lesquels 137 films américains. La part de marché des films portugais plafonne à 5,3% (73,3% pour les films américains). […] La réalisatrice Teresa Villaverde prépare un nouveau documentaire sur des adolescents dont les parents sont au chômage. Deux de ses précédents films ont beau avoir été sélectionnés à Cannes – Les Mutants à Un Certain Regard en 1998, puis Transe à la Quinzaine des Réalisateurs en 2006 –, l’argent est difficile à trouver. Elle tient à souligner la gravité de la situation. « On ne peut pas parler du cinéma portugais sans évoquer la situation générale du pays. Le gouvernement actuel n’est pas seulement de droite. Il vient juste d’ailleurs, il n’a pas de programme. Et tout le pays est contre lui. »

Conséquence pratique de cette situation, comme le raconte António Preto dans les Cahiers du Cinéma , “le scénario du prochain film de Manoel de Oliveira est prêt depuis plus d’un an. Le producteur, Luís Urbano [encore lui], est engagé à fond sur le projet, les acteurs sont choisis, le décor clairement défini. Le réalisateur, 105 ans en décembre, a besoin de commencer sans tarder le tournage. Toutes les conditions sont donc réunies, et pourtant Manoel de Oliveira ne tourne pas. Faute d’argent. Ce qui manque pour que le film se fasse est, disons-le, une somme dérisoire, alors que l’essentiel du financement est assuré, malgré des sommes exorbitantes réclamées par les assurances. La situation est grave et surtout injuste , estiment Les Cahiers , quand on pense aux garanties impossibles à satisfaire pour quelqu’un qui a déjà donné tant de preuves. Plus grave encore si l’on pense que le film qui risque de rester dans les tiroirs n’est pas n’importe quel film : de même qu’il jette un éclairage nouveau sur des questions qui sont le cœur de la pensée de Manoel de Oliveira [comme l’explique le cinéaste dans un long entretien], ce film est la clé de voûte où s’entrecroisent et aboutissent les principales lignes de force de son œuvre. Parfois le cinéma a manqué son rendez-vous avec l’histoire, espérons , écrit António Preto, que ce ne sera pas aujourd’hui l’histoire qui manque son rendez-vous avec le cinéma.”

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