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Littératures surveillées

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Damned !, jure la si distinguée Astrid de Larminatdans Le Figaro littéraire. 3,4 millions de lecteurs français – 5,3 millions en Angleterre – se sont laissé séduire par les sirènes sentimentalo-porno de la trilogie Fifty Shades of Grey. Mais, contrairement à Harry Potter qui a toujours du succès, Fifty Shades marque le pas. D’après le Telegraph, l’Angleterre ne sait plus quoi faire de ces gros volumes que les gens ne veulent pas garder. Le directeur du marketing de WeBuyBooks affirme qu’ils ont des milliers d’exemplaires de Fifty Shades mais qu’ils ont arrêté de les mettre en vente parce que personne ne les achète : « Maintenant que la mode est retombée, les gens s’en débarrassent en nombre. » La fondation Cancer Research UK, qui recueille des dons, a reçu des centaines d’exemplaires de Fifty Shades mais constate aussi que plus personne ne veut les acheter. Alors comment se débarrasser de ces encombrants volumes ? Des lecteurs déçus par le livre partagent leurs idées sur deux pages Facebook, l’une intitulée 50 ways to kill 50 Shades et l’autre, I hate 50 Shades…”

On pourrait leur suggérer d’envoyer leurs encombrants volumes dans une fameuse prison des Caraïbes. Cinquante Nuances de Grey est [en effet] un best-seller jusque dans la prison de Guantánamo , a-t-on pu lire dans Libération : c’est ce qu’a révélé le représentant démocrate Jim Moran après avoir visité le camp. Le Coran fait aussi partie des lectures des prisonniers, ce qui est moins inattendu, ainsi que des revues de football. Cinquante Nuances de Grey est l’ouvrage « le plus demandé » dans le camp 7 des détenus sous très haute surveillance. Cette révélation semble d’autant plus surprenante à l’AFP qu’un bibliothécaire de Guantánamo lui a assuré que les livres ou vidéo contenant « trop de sexe, trop de violence, extrémistes ou racistes » étaient interdits aux détenus. Il faut croire que Cinquante Nuances de Grey est entré par fraude, ou ne contient pas « trop » de sexe et de violence. L’information semble utilisée aux Etats-Unis pour montrer que ces prisonniers qui n’apparaissent aux tribunal qu’en habits traditionnels et avec tapis de prière n’ont pas la religion pour unique préoccupation.”

Il en est un, par contre, qu’on ne peut pas lire à Guantánamo, c’est John Grisham, et il en est très énervé. “Dans une tribune publiée par le New York Times, rapporte Le Monde, l’auteur de thrillers s’offusque qu’on empêche les détenus de lire La Transaction et L’Accusé à cause de leur « contenu inacceptable ». La prison de la base américaine, à Cuba, confirme le quotidien vespéral, proscrit de son corpus de 9 000 titres les ouvrages jugés « antiaméricains, antisémites, anti-occidentaux », ceux traitant de sujets militaires, mais aussi tous les livres exprimant une violence excessive et des dysfonctionnements sexuels. Des critères d’appréciation plutôt flous (on l’a vu). Pour preuve, demeurent interdits Interventions, de Noam Chomsky et L’Archipel du Goulag, de Soljenitsyne, récemment refusés à un prisonnier qui en avait reçu un exemplaire de son avocat.”

Probable aussi que les détenus de Guantánamo ne peuvent se délecter des livres de William T. Vollmann. “Le lauréat du National Book Award, auteur de « romenquêtes » sur la violence ou la pauvreté, s’est aperçu , raconte Martin Legros dans Philosophie Magazine , que depuis près de vingt ans il était suspecté par le FBI d’être Unabomber – ce terroriste doublé d’un intellectuel libertarien qui, au nom d’une croisade contre la technologie et la civilisation, avait envoyé entre 1978 et 1996 dix-sept colis piégés à des figures incarnant le progrès tels des universitaires ou des agents de compagnie aérienne, et tué trois d’entre eux. Unabomber (contraction de university and airline bomber) avait pourtant été identifié, arrêté et condamné à perpétuité en 1996 sous le nom de Theodore Kaczynski. Dénoncé un an avant l’arrestation de Kaczynski, Vollmann a cependant continué jusqu’à aujourd’hui à être suspecté de fomenter des attentats, comme ceux à l’anthrax de 2001. Les éléments à charge : ses nombreux voyages à travers le monde, en particulier dans les pays arabes, sa détention d’armes, sa fréquentation des prostituées, son intelligence, ses valeurs « opposées au progrès ». Mais ce sont surtout ses romans qui ont fourni au FBI les indices les plus probants de sa culpabilité. « Mon dossier repose sur de la critique littéraire ! », soutient Vollmann dans le magazine Harper’s de septembre. « Le caractère méticuleux de l’écrivain, est-il ainsi écrit dans les trois cents pages (sur huit cents) du dossier auquel Vollmann a pu avoir accès au nom du Freedom Information Act, correspond à la fabrication et à la présentation des bombes d’Unabomber qui étaient “trop belles pour être ouvertes” ». Alors que le FBI le surveille toujours et qu’un dossier existerait aussi à la NSA, Vollmann, qui ne se considère pas comme un écrivain politique, défend pourtant une certaine idée de la liberté qui est pour lui constitutive de l’ American Way of Life. Sa devise : « Ma liberté est pour moi ce que les autres peuvent ne pas vouloir que je sois. »

Et pendant ce temps, lit-on dans Lire , “joli geste des services secrets russes, le FSB, qui ont rendu le manuscrit de l’écrivain Vassili Grossman Vie et Destin aux archives de l’Etat. Il avait été confisqué par le KGB en 1962, lequel condamnait l’analogie faite entre nazisme et totalitarisme soviétique. L’écrivain juif se battait contre ceux qui usaient du bâton au nom d’un Bien supérieur, ayant lui-même souffert autant du régime nazi – sa mère fut exécutée en 1941 – que du régime soviétique – les purges staliniennes à partir de 1948. L’auteur pensait que la bonté n’avait pas de meilleur moyen d’expression que les gestes quotidiens. Espérons que ce geste-là soit le premier d’une longue série” , conclut l’entrefilet de Lire . En Russie comme ailleurs, se permet-on d’ajouter…

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