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Livres de rêveurs (par Flore Avet)

5 min

En littérature, il y a de belles tournures de phrases, de belles idées, des beaux personnages, de superbes épiphanies, et puis il y a le sommeil.

Au cœur du sommeil, on trouve l’absence, les rêves, l’imagination active, L’instance narrative que l’on ne maîtrise pas . Alors que toute la semaine à venir se dérouleront les assises internationales du roman, Le Monde des livres y consacre son numéro hebdomadaire. Le thème de cette édition portant sur cette question « Penser pour mieux rêver », Le journal publie une longue enquête de Macha Séry, sur le rapport des écrivains à leurs mondes intérieurs. Ce travail souterrain, tortueux, au cours duquel les pensées paraissent emprunter des chemins irrationnels, couvent puis jaillissent là où on ne les attendait pas. Si la conception romantique du rêve perçu comme lieu d’élection du désir et de la mort, poursuivie sous une autre forme par le surréalisme, a vécu innombrables sont les écrivains qui manifestent leur volonté de s’affranchir des contraintes de la « pensée surveillée ». Les uns accueillent favorablement les songes apparus dans leur sommeil, y puisant les thèmes de leurs livres, les autres laissent leur esprit vagabonder. Se laisser distraire pour mieux fixer son attention, ce paradoxe déjà ancien n’est qu’apparent. Qu’on se souvienne de Montaigne : « Là, je feuillette à cette heure un livre, à cette heure un autre, sans ordre et sans dessein, à pièces décousues : tantôt je rêve, tantôt j’enregistre et je dicte, en me promenant, mes songes que voici. »

La romancière et psychanalyste belge Lydia Flem en est persuadée, Le rêve annonce l’écriture . Une nuit, la Mauricienne Ananda Devi a rêvé d’un homme qui, dans l’immensité polaire faisait l’amour à une femme qu’il ne voyait que de dos. Elle avait la peau lisse et huilée, de longs cheveux bleu nuit. Lorsqu’elle s’est retournée vers lui, l’amant s’est alors rendu compte qu’il s’agissait d’un phoque. Ce songe laissa suffisamment de traces mnésiques pour qu’Ananda Devi le transcrive fidèlement dans sa nouvelle « Bleu glace ». Je n’en aurais jamais eu l’idée sans ce rêve, déclare cette ancienne insomniaque.

Si le romantisme effectivement veut que l’on associe de façon plus légitime ou du moins plus naturellement évidente les artistes à leur psychée, il doit tout de même bien y avoir des artistes pour résister, à la domination de ces images et aventures fantasmagoriques ? La journaliste du Monde rapporte dans ce sens le lien qu’entretien Alexis Jenni, l’auteur heureux de L’art français de la guerre à son sommeil aventurier. Il ne trouve lui aucun intérêt littéraire au rêve fomenté durant la nuit, de quelque nature qu’il soit, eu égard à sa singularité incommunicable. Parce que dans le rêve explique-t-il, les émotions immenses que l’on ressent sont sans rapport avec le contenu explicite des épisodes auxquels on a participé. Trop fondamentalement personnel pour être partagé. Jouve lui-même, qui a tenté dans Vagadu d’en faire une matière littéraire a échoué. Il n’en va pourtant pas de même à ses yeux pour ces idées qui se forment dans un état de demi-conscience En nous, quelque chose capable de raconter des histoires échappe à la maîtrise de la volonté, cette plaie qui nous colle à nous même. Des phrases se forment par elles-mêmes, des scènes apparaissent d’on ne sait où, mais qui a pensé alors ? Il doit y avoir quelqu’un dedans, que je ne peux approcher que les yeux clos, en secret.

Les courants d’air de l’inconscience sont pourtant bien plus enveloppants que l’on veut bien se laisser croire, Dans son célèbre article de 1908 « La création littéraire et le rêve éveillé » poursuit la journaliste, Freud observait que les œuvres qui semblent au premier abord en être fort éloignées tissent des liens de parenté avec le rêve diurne, par une série de transitions continues.

Se disposer à l’imaginaire, telle est la visée que poursuivent les artistes, en position assise ou couchée. Il est troublant, -à défaut d’être étonnant- de noter encore une fois combien les territoires de l’inconscient, de l’écriture se cherchent, se superposent ou se fuient, comme de domaines mitoyens qui se dilateraient jusqu’à se pénétrer sans cesse. Parce que la rêverie est un espace de jeu, le terrain du saugrenu, là où s’opèrent d’étranges analogies, là où se forment des images insolites, les écrivains lui prêtent attention. Tantôt ils ont des rituels pour l’apprivoiser. Tantôt ils se conditionnent pour parvenir à cette région surréelle qui a fasciné Aristote, Bergson, Jean-François Lyotard ou Roger Caillois. (…) Même si l’on n’apprend rien de foudroyant en lisant que : Alors que le cerveau est dans la journée constamment relié aux informations contingentes qu’il reçoit et sollicité par des tâches à accomplir, ces limbes de la conscience désinhibent et stimulent l’imagination. Il faut donc se tenir aux aguets à l’égal d’un chasseur tapi dans un sous-bois. Il y a toutefois un autre territoire de l’inconscience qui palpite et fait œuvrer les écrivains, tel ces Evénements qui font basculer dans un état second. A la mort de sa jeune épouse, dévasté parle chagrin, le romancier Francisco Goldman a été en proie à des hallucinations « J’ai été stupéfait par ce théâtre subconscient, du deuil, de l’amour et de la mort. » Cette expérience limite a donné naissance à « Dire son nom » paru à l’automne dernier, ode funèbre autant qu’hymne à la vie.

Voilà pour ce panorama des psychées littéraires, je serai curieuse de connaître de la même façon les rêves de Cronenberg, Carax, ou Sergei Loznitsa…

Intervenants
  • écrivain, prix Goncourt 2011 pour « L’Art français de la Guerre », ed. Gallimard, auteur de « La conquête des îles de la terre ferme » ed. Gallimard.
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