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L'objet livre se remet à courir

9 min

“Telle une bactérie qui apprend à résister aux antibiotiques, la librairie est peut-être en train de muter pour répondre à l’envahissement des liseuses électroniques , nous apprend Jacques Drillon dans Le Nouvel Observateur . Il s’ouvre ici et là des librairies qui pourraient en principe ne contenir aucun livre, mais qui offrent les services d’une imprimante passablement monstrueuse, nommée Espresso Book Machine (EBM). La première a vu le jour à New York, en 2007 (invention de l’année, d’après le Time Magazine). Vous voulez acheter Madame Bovary ; vous entrez, vous dites bonjour, et vous demandez Madame Bovary. Le libraire se connecte à une base de données, par exemple On Demand Books, télécharge le texte. Pendant que la machine travaille, vous avez à peine le temps de boire un café, toute l’opération dure quelques minutes : l’EBM imprime le livre, en noir et blanc pour le texte, en couleur pour la couverture, colle la reliure, et le recrache dans un panier. Vous payez et vous partez, avec le volume en poche, un vrai livre, que vous pouvez lire sans liseuse, sans pile, sans connexion Internet, que vous pouvez prêter à vos amis ou donner à vos enfants. Evidemment, la machine ne fait pas de politique et peut vous donner Madame Bovary sous forme de fichier informatique. Dans la ville de Santa Cruz, en Californie, une librairie sur le déclin vient de s’équiper : « Nous offrons à notre clientèle plus de 8 millions de titres, dans un format et une présentation exactement identique au volume publié. Nous ne commandons plus d’ouvrages, nous les vendons presque instantanément. Plus de transports, plus de retours. » D’après la documentation accessible, il y aurait une trentaine de machines similaires aux Etats-Unis (souvent dans les bibliothèques), une seule en Afrique, sur la grosse soixantaine existant dans le monde. Pour l’instant, tous les éditeurs n’ont pas donné les droits sur leur catalogue. « Nous avons bon espoir qu’ils le feront ». Et de toute façon, il y a tout le fonds Google de livres épuisés… La machine coûte 70 000 euros à peu près, elle occupe plus de 2 mètres carrés au sol, et la coutume (très récente) veut qu’on la baptise : elle se nomme Opus, Lurch, Homer, Gutenborg… A Santa Cruz, on a ouvert un concours de dénomination : 100 dollars en bon d’achat à celui qui trouvera le nom le plus original. La maintenance n’est pas simple, mais Xerox travaille à faire en sorte que le libraire puisse s’en sortir tout seul. Jeff Mayersohn, propriétaire de la Harvard Bookstore, a dit au journaliste américain Peter Osnos que la machine lui « fait gagner beaucoup d’argent », mais qu’elle peut s’améliorer : « Son prix doit baisser, comme le temps de fabrication. » Chez On Demand Books, on dit carrément : « Ce que la presse de Gutenberg a fait pour l’Europe au XVe siècle, la numérisation et l’Espresso Book Machine le fera pour le monde de demain. » Si ce n’est que l’imprimerie de Gutenberg s’est répandue à toute vitesse, au point que des villes comme Venise ont été saturées d’imprimeurs quelques dizaines d’année à peine après son invention, et que le prix d’achat de l’EBM lui interdit ce succès. « C’est un investissement énorme, ce n’est pas le moment », dit Eric Kribs, de la librairie Kléber, à Strasbourg un site a calculé qu’en imprimant un livre par heure un libraire mettait plus de onze années pour rentrer dans ses fonds. Cette machine est faite pour être achetée en commun par des associations de libraires, ou par de très grosses institutions. Son prix ne baissera pas : toutes les technologies qu’elle emploie sont déjà anciennes. Ces EBM ont une deuxième vocation. Ils (ou elles) court-circuitent l’éditeur. Vous avez recueilli les souvenirs de votre grand-mère, ou réalisé, au péril de votre santé mentale, une traduction nouvelle des vingt-quatre volumes des Causes intérieures de la faiblesse extérieure de l’Eglise, de la princesse Sayn-Wittgenstein. Personne ne veut vous publier. Vous copiez votre opus magnum* sur une clé USB, vous allez au Bookshop Santa Cruz là, vous l’imprimez, vous le reliez en un tournemain. Votre grand-mère sera fière. Ce service est donc directement le concurrent d’un site comme lulu.com qui procède de la même manière : vous préparez votre ouvrage (mise en page et couverture), choisissez votre format, votre reliure, votre papier, envoyez en ligne vos deux fichiers (texte et couverture), et le site vous prépare votre livre. Vous pouvez le reprendre à tout moment, le corriger, et substituer le nouveau projet au précédent. Vous fixez votre prix, vous incluez le numéro d’ISBN qu’on vous a fourni gracieusement, et voilà. Vous n’avez rien à payer, puisque rien n’est fabriqué encore. Si vous désirez acheter un exemplaire, vous le commandez : Lulu vous l’imprime et vous l’expédie. Votre livre peut être accessible à vous seulement, aux personnes que vous désignez, ou à tout le monde. Lulu se charge de tout, et périodiquement vous reverse une partie de la vente. Un livre broché de 100 pages revient à 4,50 euros. Les bénéfices sont évidemment fonction de votre prix de vente. D’autres sites offrent des services comparables d’impression à la demande. […] Déjà les éditeurs eux-mêmes font appel aux services de tels imprimeurs. Autrefois, ils envoyaient à la presse des jeux d’épreuves tirées sur papier A4 cela fait plusieurs années qu’ils lui envoient de vrais livres, brochés, proprement massicotés, parfois dotés d’une couverture si proche de la vraie qu’on peut confondre épreuves non corrigées et livre fini. Il ne fait pas de doute que cette nouvelle forme de librairie et d’édition est le signe d’une transformation profonde des structures de diffusion des textes (même si l’avenir est aux librairies mixtes : vrais rayons, vrais livres, et impression à la demande). Jusqu’alors, les éditeurs centralisaient les livres et les diffusaient dans des boutiques. Aujourd’hui, cette centralisation explose. L’éditeur disparaît, le libraire aussi – car on peut difficilement appeler libraire la personne qui vous accueille devant son imprimante pachydermique. Et l’imprimeur le suit, et le metteur en page, et le correcteur, et tous les métiers annexes : diffuseur, stockeur, et jusqu’au cartonnier qui réalisait les présentoirs. La langue éditoriale se meurt, pulvérisée par une babélisation irréversible. Il est à craindre que si Baudelaire vivait aujourd’hui, aucun Poulet-Malassis, éditeur-imprimeur d’Alençon, ne le publierait plus. Il irait chez Xerox, imprimerait quatre ou cinq exemplaires de son recueil, qu’il offrirait autour de lui, en attendant l’oubli. Plus le marché et les techniques se mondialisent, plus la diffusion se réduit, passant du national au régional, au communal… Bientôt, l’auteur ne sera connu que de ses voisins de palier , craint le journaliste du Nouvel Observateur . Il reste que l’objet livre renaît de ses cendres. Il n’était pas encore mort, mais presque tous le condamnaient à une demi-vie pour happy few, une demi-vie de luxe et de rareté. L’impression à la demande le fouette aux mollets, il se remet à courir.”*

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