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L'odeur du tapis rouge

7 min

Le triomphe de The Artist aux Oscars a provoqué nombres de commentaires aussi enthousiastes que cocardiers dans la presse française, dans la foulée des candidats à l’élection présidentielle tels que Nicolas Sarkozy ou François Hollande, qui y ont vu une victoire du cinéma français et une preuve de la vitalité de son modèle de financement, ou encore François Bayrou, qui a salué la réussite d’un film emblématique du « produire en France » qu’il vante, comme l’a raconté notamment Le Figaro . Peu nombreux sont ceux qui ont nuancé l’enthousiasme général. Parmi eux, Thomas Sotinel. “Bien plus qu’un film français, écrit-il dans Le Monde , c’est un morceau d’histoire du cinéma qui a été ainsi distingué, au moment où le septième art connaît sa mutation technologique la plus radicale. Les Oscars 2012 ont été remis dans une salle qui, jusqu’en 2011, portait le nom de Kodak. Mais la firme de Rochester a fait faillite et le théâtre a été débaptisé (c’est maintenant l’Hollywood and Highland Centre), parce que le procédé photochimique de reproduction de la réalité est désormais obsolète.

Au moment de franchir une fois pour toutes le seuil de l’âge numérique, les professionnels du cinéma ont peut-être aussi voulu, en couronnant The Artist, dire adieu à la pellicule perforée, aux projecteurs et aux caméras électromécaniques. Ce retour vers les origines du cinéma est de toute façon perceptible dans d’autres œuvres, à commencer par le Hugo Cabret de Martin Scorsese qui l’a traité avec une impressionnante débauche de moyens numériques – relief, images de synthèse, caméras 3D empruntées à James Cameron. Cette singularité irréductible de The Artist fait que le film ne devrait pas avoir beaucoup d’émules. D’autant qu’il a été produit dans des circonstances très particulières. Michel Hazanavicius aime à rappeler que, mis à part le producteur Thomas Langmann, « personne ne voulait de ce film ». Il a finalement été financé par des chaines de télévision françaises publique (France 3) et privée (Canal ), et par l’engagement financier du producteur lui-même, ce qui n’est pas une pratique courante dans le cinéma français. Ensuite, le producteur et le réalisateur sont tombés d’accord pour renoncer aux économies qu’aurait permises un tournage en Europe. Réalisé aux Etats-Unis, tourné dans une autre langue que le français, le film perdait ses droits à certaines aides publiques. Ce choix du tournage américain s’est avéré un investissement judicieux. Outre-Atlantique, le public et les professionnels ont apprécié, les uns de reconnaître des visages familiers parmi les seconds rôles (John Goodman, Penelope Miller), les autres de voir les noms de leurs collègues au générique. Tous ces éléments s’écartent tellement de la norme de la production cinématographique en France que l’on voit mal comment The Artist pourrait être une tête de pont pour les films produits de ce côté-ci de l’Atlantique.“ D’autant que, note le critique du Monde , seul le travail opiniâtre du distributeur américain du film, Harvey Weinstein, dont j’avais parlé dans une précédente revue de presse, a permis de “circonvenir la méfiance américaine à l’égard des produits culturels français. Une méfiance qui ne s’est pas dissipée, comme en témoignaient, tout au long de cette nuit des Oscars, les tweets et posts des professionnels hollywoodiens. L’auteur du roman dont est tiré The Descendants(d’Alexander Payne, concurrent malheureux pour l’Oscar du meilleur film) a tweeté : « Je fais la queue derrière les gens de The Artist , maintenant je sens la cigarette et la condescendance. » Les acteurs et le metteur en scène sont désormais sous l’aile d’agents influents, note pour conclure Le Monde . Il ne leur reste plus qu’à perdre leur accent français.“

On ne sait ce qu’elle sentait sur le tapis rouge, peut-être une odeur de sainteté ?, c’est en tout cas une drôle de paroissienne que le quotidien catholique La Croix a déniché faisant la queue pour entrer dans l’ex-Kodak Theatre. “Sa présence pour la 84e édition de la cérémonie des Oscars pouvait susciter quelques sourires , raconte François-Xavier Maigre : dans une foule peuplée de smokings et de robes à paillettes, la religieuse en habit noir et blanc se serait-elle égarée ? Ou était-ce un happening destiné à promouvoir un nouveau volet de la saga Sister Act ? Rien de tout cela : Sœur Dolores Hart, 73 ans, était simplement venue défendre un film consacré à son couvent, God is the biger Elvis (« Dieu est le plus grand Elvis »), nommé dans la catégorie « meilleur court métrage documentaire ». Elvis ? C’est que la prieure de l’abbaye de Regina Laudis, à Bethlehem (Connecticut), n’a pas toujours été cette moniale au visage mûr, serti du voile blanc de l’ordre bénédictin. Dans les années 1950, la jeune Dolores embrasse une carrière à Hollywood. Douée d’une présence lumineuse, la comédienne crève l’écran aux côtés du King dans un film culte, Loving you, en 1957. La même année, elle partage l’affiche avec Anthony Quinn, dans Wild is the wind, de George Cukor. Le début d’une carrière fulgurante : seconde apparition avec Elvis dans King Creole de Michael Curtiz en 1958, talonnée par une dizaine de longs métrages à succès, aux côtés de Montgomery Clift ou George Hamilton. Les photographies acidulées de cette époque laissent entrevoir une blondinette aux faux airs de Grace Kelly, qui vous dévore de ses grands yeux turquoise. On lui promet une destinée hors du commun. Mais tandis qu’elle tourne, à Rome, un film sur la vie de saint François d’Assise ( Francis of Assisi, toujours de Michael Curtiz, en 1961), dans lequel elle incarne sainte Claire, Dolores Hart est amenée à rencontrer Jean XXIII, qui lui fait cet étrange pronostic : « Tu seras Claire. » Prémonition ? L’année suivante, elle rompt ses fiançailles et frappe à la porte de l’abbaye de Regina Laudi, qu’elle a fréquentée quelques années plus tôt. Sa vie sera pour Dieu : « J’ai senti que le moment était venu, confiait-elle récemment au Los Angeles Times. C’est comme si ma vocation, longtemps laissée de côté, m’avait rattrapée. » Fondée en 1947 par deux religieuses de Notre-Dame de Jouarre, en France, l’abbaye compte actuellement 38 moniales. L’ancienne étoile y mène une existence sobre, rythmée par le chant grégorien, l’hospitalité et l’artisanat. Mais, en 1990, l’univers des salles obscures s’immisce à nouveau dans sa vie, lorsqu’elle accepte de siéger parmi les 6 000 membres de l’Académie des Oscars qui sélectionnent les films en compétition. « Cette année, j’ai particulièrement apprécié la prestation de Brad Pitt et celle de Meryl Streep », confie, experte, Mère Dolores.“ Pour la seconde, la moniale doit être ravie, mais manifestement, malgré les manœuvres d’Harvey Weinstein, elle ne fait pas partie de ceux que The Artist a séduit !

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