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Longévité

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“Lorsque Simon Rattle est devenu directeur musical du Philharmonique de Berlin, en 2002, beaucoup ne donnaient pas cher de sa longévité , rappelle Christian Merlin dans Le Figaro . La rumeur parlait de tensions entre le chef et l’orchestre, et pourtant, de renouvellement en renouvellement, le mandat de Simon Rattle se sera prolongé jusqu’en 2018 : seize ans d’une union peut-être irrégulière, mais formidablement stimulante et fructueuse , estime le critique musical. On [aura pu] encore en juger mardi et mercredi à la Salle Pleyel, à Paris, où l’étalon-or des orchestres [s’est] produit avec son chef permanent.

Le mois dernier, Rattle a annoncé qu’il mettrait fin à ses fonctions en 2018. Il aura alors 63 ans, et évoque non sans humour la chanson des Beatles : « Will you still need me when I’m 64 ? » ( « aurez-vous encore besoin de moi quand j’aurai 64 ans ? ») En annonçant son retrait cinq ans à l’avance, il laisse le temps à l’orchestre de préparer cette succession difficile. Car à Berlin le directeur musical est élu par l’assemblée générale des musiciens, cas unique de démocratie musicale. Certes, le Philharmonique de Vienne pratique aussi l’autogestion, mais il n’a pas de directeur musical ! Le fait d’avoir été choisi par la majorité des musiciens confère au chef une légitimité inhabituelle : il ne leur a pas été imposé par une administration ou une tutelle comme c’est souvent le cas.

Le poste fait des envieux , assure Christian Merlin. On se souvient de l’amertume de Sergiu Celibidache, à qui Karajan fut préféré en 1955 pour succéder à Wilhelm Furtwängler. Ou de Lorin Maazel avalant son chapeau à la mort de Karajan : sûr de son fait, il avait convoqué les journalistes pour remercier l’orchestre, lorsque l’on apprit que Claudio Abbado avait été choisi. Rien de tel avec Daniel Barenboïm, rival malheureux de Simon Rattle en 2002, mais qui fut toujours loyal envers son cadet britannique. Alors qui pour 2018 ? Le nom de Daniel Barenboïm est une fois de plus évoqué, mais quand Simon Rattle aura 63 ans, lui en aura 76. En outre, il est l’heureux chef à vie de la Staatskapelle de Berlin et s’engage corps et âme pour son Orchestre du Divan, réunissant jeunes instrumentistes arabes et israéliens. Le chouchou des Berliner est le charismatique Christian Thielemann, actuel chef de la Staatskapelle de Dresde , croit savoir Le Figaro . Un tel choix serait une véritable déclaration d’intentions : autant l’élection de Simon Rattle était une manière d’entrer dans l’ère moderne, celle d’Internet et des nouveaux médias, de l’internationalisation et de la diversification du répertoire, de l’ouverture aux jeunes, autant le choix de Thielemann signifierait le retour à la grande tradition allemande et à une sonorité plus germanique, dont certains ont encore la nostalgie. Retour en arrière ou revendication d’identité ?

Beaucoup de choses peuvent se passer d’ici à 2018 et d’autres candidats émerger : Andris Nelsons aura 40 ans, Gustavo Dudamel, 37 leur talent et leur énergie sont grandes, nécessaire pour une fonction sociale et managériale autant que musicale, à la tête de cent vingt-huit fortes têtes soucieuses de leur autonomie. En attendant, conclut Christian Merlin, Simon Rattle est encore là, et bien là, pour cinq ans.”

Et au fait, qu’a-t-il choisi d’interpréter ces deux derniers jours à Pleyel ? Du très classique, certes, au programme du Philharmonique de Berlin : Beethoven et Schumann, mais aussi deux œuvres d’un compositeur tout à fait vivant, et dont, bien qu’il ait dépassé les 64 ans depuis belle lurette, on a toujours besoin, même s’il faut le désirer très fort. “Les institutions qui commandent une œuvre à Henri Dutilleux (puisqu’il s’agit de lui) doivent (en effet) s'armer de patience, raconte Pierre Gervasoni dans Le Monde . Champion de l'autocritique et de la maturation, le compositeur a rarement livré une partition dans les délais. Le concerto pour violoncelle Tout un monde lointain , son œuvre la plus jouée, s'est fait attendre neuf ans, de 1961 (signature du contrat) à 1970 (création par Mstislav Rostropovitch). Alors, quand les responsables de la Philharmonie de Berlin prennent contact, à cette époque, avec le musicien français, ils se doutent bien (tout comme le grand Karajan qui les dirige) que le projet esquissé avec lui n'est pas près d'aboutir. A Washington, à Paris, à Boston, on aura droit à des premières auditions du maître, mais pas à Berlin. Les décennies passent et le compositeur ne travaille toujours pas à la commande venue d'Allemagne. Il en est même gêné, au point de restituer l'acompte reçu, mais l'administrateur des Berliner Philharmoniker refuse. Cependant, le retardataire commence à songer à cette partition pour voix et orchestre qui doit marquer un tournant dans sa production de symphoniste. Voix de femme ? Voix d'homme ? Chœurs ? Cette dernière solution est un temps envisagée, mais les textes retenus au fil des lectures imposent le recours à une soliste. Deux lettres constituent l'armature du cycle finalement intitulé Correspondances. L'une a été écrite par Vincent Van Gogh à son frère Théo ; le peintre y dévoile, notamment, « un besoin terrible de religion ». L'autre a été adressée par Alexandre Soljenitsyne au couple Rostropovitch, qui a remué ciel et terre pour sortir l'écrivain du goulag. Le 6 septembre 2003, l'œuvre est créée, à Berlin, par la soprano Dawn Upshaw, accompagnée des « Philharmoniker » sous la direction de Simon Rattle. A 87 ans, le Dutilleux « nouveau » marque les esprits. Le public en redemande et les interprètes se ruent sur la partition. Cinq ans plus tard, Correspondances figure au répertoire de seize orchestres, dirigé par une quinzaine de chefs. Un succès unique en musique contemporaine. Des neuf sopranos qui l'ont alors interprété, il en est une qui a attaché durablement son nom à ce cycle majeur. Barbara Hannigan donne non seulement l'œuvre par cœur, afin qu'il n'y ait « pas d'obstacle visible entre la personne qui chante et le public » , mais elle la présente aussi dans la version originelle qui, à la fin, prévoit de tenir une note très longtemps dans le registre aigu. Sa lecture est également particulière. La soprano canadienne ne se voit pas comme une interprète. « Le compositeur a déjà fait acte d'interprétation, dit-elle, moi, je n'ai qu'à être... être le texte, être la musique. »

Dutilleux, 97 ans aujourd'hui, est parfois trop fatigué pour sortir le soir. C'est pourquoi Barbara Hannigan lui a proposé de venir écouter sa pièce le matin du 26 février, dans le cadre d'une répétition qui, sans lui, n'aurait pas lieu d'être. Après trois exécutions triomphales à Berlin, le cycle poétique est, en effet, maîtrisé à la virgule près” , applaudit pour conclure le critique du Monde .

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