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L'Opera House de Detroit, ou ce que l'art peut faire

5 min

Pendant que certains allaient à New York voir La Tempête et y rencontraient l’ouragan Sandy, Arnaud Robert se rendait pour Le Monde à Detroit, dans le Michigan, assister à la première du Barbier de Séville , à l’Opera House. L’occasion pour le journaliste de dresser un long portrait de cette singulière maison d’opéra. “Detroit, écrit-il, a été dans les années 1930 la ville des Etats-Unis dont le taux de croissance était le plus fort. Dans le district historique de Grand Circus Park, on se bousculait dans les salles de concerts, les tripots glorieux et des cinémas dont les portiers enfilaient des gants blancs. Le bâtiment qui accueille aujourd’hui l’Opéra a été ouvert en 1922 et baptisé Capitol Theater. C’était le cinquième lieu de divertissement du monde par sa capacité d’accueil : 4 250 places. Il a reçu Louis Armstrong, Duke Ellington sous des dorures baroques. Et puis, au fil du déclin de l’industrie automobile, il a changé de nom, a fermé et s’est même reconverti un moment dans les films érotiques. Quand David DiChiera est arrivé de Los Angeles, vers la fin des années 1980, le théâtre n’était plus qu’une ruine ordinaire, laissée comme mille autres morceaux de patrimoine à ses souvenirs héroïques. « Nous avons acheté la maison en 1989. Elle se trouvait dans un état horrible. On avait l’impression d’être à Berlin après la guerre. Le centre-ville était désert, plus encore qu’il ne l’est aujourd’hui. Beaucoup de gens hésitaient à venir ici la nuit, à cause de la réputation de dangerosité dont souffrait Detroit. Cela n’a fait que démultiplier mon envie de réhabiliter le quartier. » Sur les lourdes moquettes de l’Opéra, chacun l’appelle « docteur ». DiChiera, 77 ans, voix cassée, en col roulé noir, est une figure-clé de la renaissance de Detroit. Fils d’immigrants italiens, il s’est fait une spécialité du bel canto, dont il a étudié l’histoire dans les meilleures universités américaines. Il aurait pu se contenter d’enseigner ou alors reprendre un jour un Opéra majeur du pays. « Evidemment, j’ai toujours pensé que j’allais développer ma carrière sur la Côte est ou la Côte ouest, dit-il. Mais j’ai atterri à Detroit. On m’avait dit que, si je voulais inventer des choses, c’est là que je devrais venir. Je n’ai pas été déçu. » Il débarque il y a plus de vingt ans dans une ville sinistrée. Les trois mastodontes de l’industrie automobile – General Motors, Ford et Chrysler – souffrent déjà de la compétition mondiale. Depuis les années 1960 et les émeutes raciales qui ont fait fuir la classe moyenne blanche vers les banlieues de Detroit, la ville se vide. Elle a perdu la moitié de sa population : on recense un peu plus de 700 000 habitants, contre 1,8 million au temps de sa splendeur. Les artères démesurées sont livrées à l’agriculture urbaine, striées de maisons brûlées, d’écoles et d’hôpitaux abandonnés, comme s’il avait fallu fuir une catastrophe naturelle. David DiChiera s’obstine, pourtant. La ville est en faillite virtuelle. Il frappe à la porte des industriels. « Detroit a toujours été axé sur un seul secteur d’affaires : les voitures. Sans le soutien des firmes automobiles, je n’aurais jamais pu créer l’Opéra. Je les ai convaincues qu’il s’agissait d’une opportunité unique pour faire revenir les cadres en ville. Ford a sponsorisé la saison d’automne, General Motors, la saison de printemps, et Chrysler a soutenu la danse. » Pour l’inauguration, en 1996, DiChiera fait venir son ami Luciano Pavarotti, la presse est là. […]

Presque vingt ans après sa création, l’Opéra de Detroit continue de susciter dans l’Etat du Michigan les sarcasmes d’une partie des décideurs. « On m’a dit : à quoi bon des arias et un orchestre dans une ville qui est habitée à 85% par des Noirs qui se contrefichent du classique ? » C’est là où le projet de David DiChiera prend son envergure. Il décide de ne pas s’adresser qu’aux Blancs de la banlieue qui ne viendraient en ville que pour une soirée sous les moulures et les lustres. Ce matin d’octobre, il a invité une école du coin pour une représentation en matinale. Une sarabande d’adolescents en survêtement hip-hop s’asseyent sur les fauteuils de velours rouge. Entre les actes, Delvar, 12 ans, commente le spectacle. Fanatique d’Eminem, le rappeur né à quelques rues de là et dont il scande les refrains à la demande, il raconte l’intrigue comme une série B d’Hollywood. « L’histoire de cet opéra, c’est un type qui veut tuer l’autre, il rentre dans le bar, il fait semblant d’être saoul. Et il sort son flingue. Alors, il y a tout un tas de trucs bizarres qui se passent. Cela m’a ennuyé un moment. Mais je ne suis pas parti. » L’institutrice de Delvar explique que tous ces enfants sont issus de familles pauvres, que la plupart d’entre eux bénéficient d’une aide pour manger à la cantine. « La musique est essentielle pour eux, raconte leur professeur de musique. Nous avons un chœur où ils peuvent exprimer des émotions qu’ils ne parviennent pas à mettre en mots. Quand ils sortent dans la rue, ils se disent qu’il n’y a pas d’espoir, que leur ville est dangereuse. Dans le chant, ils se sentent en sécurité, ils gardent le contrôle. »

Pour sa première création mondiale, il y a quelques années, David DiChiera a appelé la Prix Nobel de littérature Toni Morrison. Il lui a demandé d’adapter pour l’opéra son roman Beloved, l’histoire d’une esclave enfuie qui tue son enfant afin qu’il ne grandisse pas en captivité. Pour le directeur, il s’agissait de s’adresser en priorité au public local : « Même si l’histoire était terrible, les Afro-Américains de Detroit étaient fiers qu’elle soit montée ici. Nous n’occultons pas notre histoire, nous la célébrons. Voilà ce que l’art peut faire. » DiChiera met un point d’honneur à intégrer systématiquement des chanteurs noirs pour montrer que cette musique ne concerne pas que les Blancs.

C’est l’histoire d’un bâtiment, menacé dix fois de destruction, qui accompagne l’odyssée d’une ville. Quand David DiChiera a présenté Nabucco au milieu de la crise financière, avec ces scènes d’errance où le peuple juif se cherche une terre d’asile, il a senti dans le public des frissons particuliers. « Il y avait une résonnance incroyable avec ce que vivait à ce moment précis la population de Detroit. Les gens ont trouvé ici des émotions auxquelles ils pouvaient s’identifier. Je crois que l’opéra a toujours été un miroir des drames de la cité. C’est cela, le bel canto : les hauts et les bas de l’existence, l’envol et la chute, l’amplitude des sentiments. J’ai pensé, au plus fort de la crise, que l’opéra exprimait la tragédie de Detroit. »

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