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Luc Ferry, le fric et les Frac

7 min

Le Figaro ne se lasse pas de publier régulièrement, dans ses articles et contributions extérieures, de féroces attaques contre l’héritage jugé malfaisant de Marcel Duchamp. Dernier en date, Luc Ferry, qui tient chronique régulière dans les pages « Champs libres » du quotidien. Il y a un peu moins d’un mois, son texte, titré « Fric-frac : des impostures de l’art contemporain » , dénonçait “ces temples de l’inculture que sont les fonds régionaux d’art contemporains (les Frac)” , et en général, les subventions publiques à l’art contemporain. “La vérité , écrivait-il notamment, c’est que l’aide de l’Etat permet trop souvent à des impostures d’une rare vulgarité de se faire passer pour des chefs-d’œuvre.” Et de poursuivre plus loin : “On répète et on ressasse ad nauseam, cent ans après, mais sans la moindre audace et avec l’argent du contribuable, ce que Marcel Duchamp avait déjà fait mille fois à une époque où, au moins, il se risquait encore à « choquer le bourgeois ». Disons le clairement , s’exclame le philosophe et ancien ministre de l’Education : si ces choses immondes se trouvaient dans le hall de mon immeuble, je prierais mon gardien d’appeler d’urgence les services de la Ville pour nous en débarrasser. Que ceux qui veulent les acheter le fassent, c’est bien leur droit, mais, de grâce, sur leurs deniers propres ! Qu’il se trouve des gens assez snobs et incultes pour payer cette camelote à prix d’or est une chose, mais qu’ils prennent dans nos poches pour y parvenir au nom de leur conception aberrante de la culture en est une autre. En lisant ces lignes , concluait Luc Ferry, les gardes rouges de l’art contemporain vont crier au fascisme. Qu’importe, le roi est nu et il est temps de le dire.”

En général, lesdits « gardes rouges de l’art contemporain » opposent le silence de leur mépris à ce genre d’attaques vengeresses, mais pour une fois, la diatribe de Luc Ferry a provoqué une réaction publique, sous la forme d’un texte publié par Le Monde et signé de l’artiste Thibaud Croisy, qui feint de trouver très intéressante sa chronique, dans la mesure où elle permet d’en “apprendre davantage sur le regard qu’un homme politique peut porter sur l’art.” “Sur un ton peu académique , estime-t-il, Luc Ferry s’en prend donc à cette « fadaise de gauche » selon laquelle l’art contemporain doit être subventionné par de l’argent public et en profite pour brocarder les artistes accueillis par les Frac, ces gens « sans art et sans talent » qu’il accuse même d’exploiter lesdits établissements pour « écouler leurs productions indigentes aux frais du contribuable ». De la part d’un prof de philo qui touchait un salaire de l’Université Paris-VII sans y donner le moindre cours puis qui s’était fait rembourser ses indemnités par Matignon quand l’Université les lui réclamait , rappelle Thibaud Croisy, la critique peut sembler cocasse. Elle serait d’ailleurs simplement ridicule si elle n’était agrémentée de quelques contre-vérités notoires. A en croire Luc Ferry, soutenir la création avec de l’argent public serait parfaitement inutile car – attachez vos ceintures – les « grands hommes n’eurent jamais, ni de près ni de loin, le moindre besoin d’être subventionnés par qui que ce soit ».

Mieux : « les artistes véritables », ajoute-t-il, « et les écrivains les plus authentiques n’ont jamais été des marginaux, méconnus ou miséreux ». Opposant les vrais artistes aux faux – dans une rhétorique qui n’est pas sans rappeler celle de Nicolas Sarkozy louant les vertus du « vrai travail » –, l’ancien ministre s’empresse d’attribuer des certificats. Et de classer dans la catégorie des vrais un Picasso plus riche que Mick Jagger, le « très fortuné » Voltaire ou bien encore le célébrissime Kant, aux conférences de qui « ministres et grands bourgeois se pressaient comme à une finale de Roland-Garros » (bonjour la comparaison…).

Dans tous les cas, l’équation est simple : ce qui prouve le talent d’un artiste et qui vient légitimer son statut, c’est d’abord sa capacité à gagner de l’argent et à devenir une « célébrité médiatique ». Hors du royaume du fric et du vedettariat, point de salut : tout n’est qu’imposture. Faut-il seulement rappeler à Luc Ferry qu’à l’inverse total de ce qu’il affirme, un grand nombre d’artistes ont créé à la marge, que Lautréamont ne connut pas une once de succès de son vivant, que Van Gogh mourut en n’ayant vendu qu’un seul tableau et qu’à la fin de sa vie, Baudelaire lui-même était criblé de dettes et donnait des conférences qui ne déplaçaient plus les foules ?

Avec les mots de Dubuffet, il n’est pas inutile de lui faire remarquer que les chefs-d’œuvre mondialement connus devant lesquels il se prosterne ne constituent pas non plus forcément le meilleur et le plus important de la pensée d’une époque car leur « conservation résulte seulement de ce qu’un petit cénacle les a choisis et applaudis en éliminant tous les autres. » Il serait tout à fait naïf , pour Thibaud Croisy, de penser que la culture se réduit à la courte liste des œuvres sélectionnées, promues, enseignées, et de ne pas voir qu’elle excède de très loin l’infime partie des productions matérielles sanctuarisées jusqu’ici.

Du reste, si Luc Ferry proposait de supprimer la subvention publique dans tous les domaines de la création, on pourrait au moins lui reconnaître une certaine logique. Hélas, il préfère exploiter le bon gros poncif qui consiste à dénigrer l’ « art comptant pour rien », prétendument hermétique et décadent, et stigmatiser une « camelote à prix d’or » achetée en prenant « dans nos poches ». De ce triste inventaire à la Combien ça coûte ? découle une forme de populisme passablement inquiétante, notamment lorsque Luc Ferry déclare, à propos des « choses immondes » acquises par les Frac, qu’il faudrait tout simplement « nous en débarrasser »… Imaginer un seul instant que cet homme fut chargé de faire notre éducation nationale laisse pour le moins songeur.

Qu’on se rassure cependant , conclut Thibaud Croisy : Luc Ferry remplit lui-même les critères dont il use pour déterminer la valeur des « grands ». Entre les conférences, les coffrets de disque retraçant l’histoire de la philosophie ou encore les croisières de luxe en sa « présence exceptionnelle », il n’est ni miséreux ni méconnu. Le Ministère de la Culture, toujours enclin à exercer son sens de l’humour, l’a d’ailleurs retenu pour parrainer une nouvelle manifestation qui s’annonce d’ores et déjà haute en couleurs : la « Fête de la Philo ». Espérons seulement qu’il saura contribuer au salut de cette noble discipline en s’abstenant d’y parler d’art.”

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