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Mafias littéraires

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Pas encore de scandale, ni même de retentissante polémique, en cette très calme rentrée littéraire 2014 : pas de plagiat, pas d’apologie du terrorisme, pas de personnage pédophile ni même de règlement de compte sous couvert d’autofiction (à moins de ranger dans cette catégorie le best-seller du moment, 590 000 exemplaires tirés en quinze jours du livre de Valérie Trierweiler. Et son éditeur de s’interroger dans Libération : « Est-ce le livre qui est scandaleux ou son traitement médiatique qui en a fait “un brûlot” voire même “un torchon )Non, il faut se contenter de la controverse sur la non-sélection du Royaume d’Emmanuel Carrère dans la première liste du Goncourt, avec cette confidence d’un juré du prix rapportée par L’Express mercredi : « Dès juin, on nous a expliqué que ce serait le livre-événement de la rentrée. On n’a pas trop aimé. Puis, on nous a dit qu’il serait temps de couronner son œuvre. Mais les Goncourt jugent d’un roman, pas d’une œuvre. Enfin, on nous a expliqué qu’avec le battage médiatique qui a accompagné sa sortie, on ne pouvait que le sélectionner. Et là on n’a plus aimé du tout… » Sinon, dix lignes à peine dans Le Figaro , et lui seul, une exclusivité, donc !, pour évoquer du « rififi » dans un autre prix littéraire, celui des Deux-Magots, “une distinction littéraire très ancienne abritée par la célèbre brasserie de la place Saint-Germain-des-Prés. Son jury est présidé par Jean-Paul Caracalla. Pourtant quatre de ses membres viennent d’envoyer à la direction une lettre dans laquelle ils annoncent qu’ils quittent le jury. Il s’agit de Jean-Marie Rouart, Marc Lambron, Eric Neuhoff et Adrien Goetz. Selon nos informations, lit-on dans Le Figaro (et on les imagine de première main, ces informations, puisque tous les démissionnaires sont d’éminentes plumes, actuelle ou passée, du quotidien), il semble que les quatre jurés ne soient pas d’accord avec de nouvelles orientations prises par la direction des Deux Magots.” Bref, vraiment pas grand chose, comparé au scandale qui secoue le milieu littéraire et les médias italiens, là encore à cause d’un prix. “En attribuant, dimanche 31 août, le 26e prix Racalmare-Leonardo Sciascia à Giuseppe Grassonelli, un ancien tueur de la Mafia, les jurés de cette compétition littéraire qui se déroule chaque année dans la petite commune de Grotte en Sicile, en mémoire de l’écrivain, savaient qu’ils allaient faire des vagues”, raconte Philippe Ridet dans M le Magazine du Monde. “La récompense littéraire, précise le site ActuaLitté , porte en hommage le nom de Leonardo Sciascia, car celui-ci a publié plusieurs ouvrages dénonçant les rouages de la mafia, sous couvert de fiction (lire Le Jour de la chouette, qui raconte l’omerta dans un village sicilien, ou Le Député, une pièce de théâtre établissant la complicité entre politiques et mafieux).” “Déjà, poursuit le correspondant du Monde à Rome, la sélection dans la liste des finalistes de Malerba (« La mauvaise herbe », aux éditions Mondadori), écrit à quatre mains par Giuseppe Grassonelli et le journaliste Carmelo Sardo, avait provoqué, quelques jours auparavant, la démission d’un membre éminent du jury et porté l’attention des médias sur ce prix qui, par le passé, a honoré Andrea Camilleri (le père du commissaire Montalbano) et Manuel Vázquez Montalbán. Mais que reproche-t-on à cette « mauvaise herbe » ? De piètres qualités de style ? Un récit mal conduit ? Non, ce qui dérange, en réalité, c’est la personnalité même de son auteur. « Est-il possible qu’un condamné à perpétuité, coupable de crimes odieux et dont les meurtres sont encore vivaces dans les chairs des victimes, puisse participer à un prix littéraire ? », s’est indigné le juré démissionnaire, Gaspare Agnello. Entré dans le crime pour venger le meurtre de plusieurs membres de sa famille à Porto Empedocle, en Sicile, en septembre 1986, Giuseppe Grassonelli, présenté comme un responsable de la Stidda – une branche de la Mafia sicilienne –, a été arrêté en 1992. Condamné à la prison à perpétuité sans possibilité de remise de peine, il est soumis au régime le plus sévère, celui réservé aux membres du crime organisé qui refusent de collaborer avec la justice : 22 heures sur 24 d’isolement. C’est cette vie que raconte Malerba. S’il n’est pas un repenti, Grassonelli n’est pas sans remords. Devenu docteur ès lettres et en philosophie, lui qui, dit-il, ne parlait que le dialecte sicilien, a fait parvenir au mois de juillet, par l’intermédiaire du site Internet malgradotuttoweb.it, une longue lettre aux jeunes Siciliens pour les enjoindre à suivre une autre route que la sienne. Mais, comme s’il voulait apparaître lui aussi tel une victime de son temps, il écrit : « Dans le passé, j’ai été un criminel barbare. J’ai offensé votre dignité, je n’ai eu aucun respect pour les valeurs qui fondent la vie en société. Je ne pourrais jamais redonner la vie à ceux à qui je l’ai enlevée. (…) Il est vrai qu’un homme a le devoir de se tourner vers les institutions. Mais dans les années 1980, la Mafia était considérée comme invincible, et l’Etat apparaissait faible, loin, très loin de la Sicile. » Professeur de philosophie à l’université Frédéric-II de Naples, Giuseppe Ferraro a suivi la maturation de l’ouvrage de Giuseppe Grassonelli. « Ce livre, dit-il, n’est pas un exercice littéraire au sens propre, c’est une tentative d’opérer, en soi-même, derrière les barreaux, un changement radical. Le prix Sciascia soutient ceux qui cherchent à tourner le dos à la Mafia et à retrouver une éthique et un sens de la communauté ».” Le président du jury du prix Leonardo Sciascia, cité par Libération, s’étonne : « Je ne comprends pas pourquoi on peut parler de la mafia dans les écoles et pas dans les prix littéraires : cela signifie que les récompenses dans la littérature ont encore peur de la mafia. » Et on ne parle pas ici de la supposée « mafia » des prix littéraires germanopratins…

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