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Mais que lisent nos enfants ?, suite...

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Mais que lisent nos enfants ?, suite… Françoise Dargent nous apprend dans Le Figaro , que “la romancière russe Ludmila Oulitskaïa, Prix Médicis étranger pour Sonietchka en 1996, est visée dans son pays par une enquête pour « propagande homosexuelle ». Et l’objet du délit, clairement mis en avant : une série de livres pour enfants qu’elle pilote en tant qu’éditrice et qui traite des traditions familiales dans le monde. C’est sur la Volga que tout a commencé puisqu’une plainte émanant de la bibliothèque d’Oulianovsk a atterri sur les bureaux du parquet local. Cet établissement demandait que soit contrôlé le livre de Vera Timentchik, auteure de La Famille dans notre pays et chez les autres. La directrice des lieux arguait du fait que cet ouvrage n’était pas nécessairement « bon pour des enfants de 8 à 12 ans ». L’histoire met en scène l’amitié entre deux adolescents confrontés à la différence de leurs familles respectives. Dans l’une, le père dirige, façon patriarche dans l’autre, c’est la mère divorcée et son compagnon. Pour les deux enfants qui se découvrent l’un l’autre, ces différences sont sources d’étonnement avant d’être appréhendées et acceptées. L’un des garçons, qui a vécu aux Etats-Unis, explique au second qu’il existe des familles où il y a deux papas. Les enfants apprendront aussi que certains pays comme la Hollande ont officialisé le mariage homosexuel, ce qui ne manquera pas de relancer les discussions sur le sujet. […] Le livre, publié pour la première fois en 2006, n’avait jamais suscité de réaction négative. Les écoles en ont même fait un outil de discussion, et l’Unesco, sous la houlette de son comité russe, a décidé de traduire Familles en anglais. C’était compter sans le pouvoir de nuisance d’Internet. « Il y a maintenant beaucoup de commentaires agressifs et déplaisants qui circulent, analyse une observatrice qui travaille à la Bibliothèque fédérale de Russie. Et cela s’est renforcé depuis la loi punissant la propagande homosexuelle qui a été votée l’été dernier. On remarque aussi désormais que de petites bibliothèques s’émeuvent facilement et prennent l’initiative de se censurer elles-mêmes. Souvent, les autorités réagissent de manière plus rationnelle que les parents ou ces bibliothécaires ».”

Ça vous rappelle quelque chose ? “Après la réaction très virulente de Jean-François Copé contre le livre pour la jeunesse Tous à poil !, publié en 2011 aux éditions du Rouergue, les professionnels du livre s’inquiètent , rapporte Nathalie Riché dans L’Express. Une libraire s’est vue apostropher la semaine dernière par un père, après que le maître eut prescrit pour la classe de son fils de CM2 Le jour où je me suis déguisé en fille, de David Walliams (Folio). La directrice éditoriale des éditions Sarbacane a reçu, quant à elle, un appel l’accusant d’être « payée par le lobby de la théorie du genre », à propos d’ A quoi tu joues ?, un documentaire qui prend le contre-pied des stéréotypes filles-garçons. Des parents ont aussi fait pression pour que Le jour du slip/Je porte la culotte, d’Anne Percin et Thomas Gornet (Le Rouergue), soit retiré de la sélection d’un prix. Au Rouergue, on sent qu’ « une étape a été franchie ». En attendant, les ventes sur Amazon de Tous à poil ! ont été relancées par cette « anti-pub », et une réimpression de 3000 exemplaires est en cours.” Bref, écrit Quentin Girard en préambule d’un portrait des auteurs du livre stigmatisé, Marc Daniau et Claire Franek, paru hier dans Libération : “Si Jean-François Copé était un personnage de livres pour enfants, il serait le grand méchant loup. Celui par qui tout arrive, qui fait peur, qui gesticule fort, mais qui, un peu ridicule, finit par faire rire au lieu de faire peur.”

François Taillandier dans sa chronique de L’Humanité, « Ecouter les mots » , a un autre motif d’inquiétude. Il trouve “bien sélective” la “colère” de “Copé, ainsi que [des] divers énergumènes du Printemps français et autres mouvances […]. En lisant un remarquable article de Bérénice Levet, intitulé « Le droit à la continuité historique » (paru dans Le Débat n° 177, de novembre-décembre 2013) et qui porte précisément sur l’école et la pédagogie, j’apprends , écrit-il, que les éditions Hachette, en rééditant la célèbre série Le Club des cinq, ont trouvé bon d’en éliminer totalement l’emploi narratif du passé simple. Cela n’a l’air de rien ? D’accord. Et moi , proteste Taillandier, je dis que c’est bien plus important. Ces petits livres furent (et sont apparemment toujours, puisqu’on les réédite) le seuil sur lequel des dizaines de milliers d’enfants se familiarisaient avec les fondamentaux de la narration romanesque, dont le passé simple est un fleuron puisqu’il n’est usité que là, ou à peu près. Ils l’apprenaient ainsi sans même s’en apercevoir, plutôt que de pâlir devant d’ennuyeux tableaux de conjugaison. Ils le retrouvaient sans étonnement, plus tard, dans Proust ou Balzac, dans les traductions des romans étrangers. Ils découvraient par la même occasion qu’il existe une langue orale et une langue écrite. Ainsi se constituait le lien entre eux et toute une culture ils acquéraient les codes élémentaires permettant d’y accéder. Eh bien, on a trouvé que le passé simple, c’était trop bien pour nos enfants. C’était ringard, le passé simple. Nul doute que quelque conseiller pédagogique aura opiné que les enfants d’aujourd’hui sont rebutés par ces formes anciennes, etc. car en plus, on les prend pour des demeurés. Alors, messieurs les intrépides défenseurs des vraies valeurs, de la vraie instruction et de la vraie France ? On ne vous a pas entendus, sur ce coup ! Or , conclut le billettiste de L’Humanité, ce genre de cisaillage discret de notre langue me paraît autrement préoccupant que la polémique de la semaine sur la théorie du genre.” En espérant ne pas devoir vous en reparler la semaine prochaine…

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